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13 février 2012 1 13 /02 /février /2012 15:33

  Nos dirigeants tiennent tellement à expérimenter l'anglais sur les petits Français de maternelle qu'à peine deux mois avant que le gouvernement ne soit (probablement) virééloigné du pouvoir, le ministre Luc Chatel vient d'annoncer une batterie de mesures, toutes aussi inquiétantes les unes que les autres, dans une sorte d'offensive hivernale.

Le  comité de réflexion  auteur du rapport sur lequel se fondent les propositions ministérielles était dirigé par une agrégée de... d'anglais. Tiens, ça alors !

Comme il est d'usage chez nous depuis quelques années, la volonté de faire de l'anglais la deuxième langue de tous les Français est hypocritement parée d'astuces sémantiques : « Faut-il réformer l'enseignement des langues ? » titre l'Express (pluriel surligné par nous), ou encore par la mise en avant de situations rares :

"valoriser les langues de proximité géographique et socioculturelle" (par exemple, l'allemand est enseigné dès la maternelle dans les écoles de l'académie de Strasbourg).  »

Mais les médias anglophones n'ont pas de ces pudeurs et ne s'y sont pas trompés : « France wants to 'reinvent' English language teaching from age three », titre The Guardian, qui fait en quelque sorte le point sur le front de la guerre des langues dans d'autres pays (Philippines, Rwanda et Inde), dans un article auquel ne manquent que les clairons de la victoire !


La question des langues et de leur enseignement est l'objet de tant de manipulations qu'il est presque lassant de les relever.

Bien que ce soit masqué dans les médias et aussi dans un rapport censé être le fruit des réflexions de beaux esprits et de spécialistes (le grand mot), nous sommes passés d'un système où les élèves pouvaient choisir deux langues au collège, parmi trois à six en général selon la taille de leur établissement, à un autre où l'anglais est imposé,de la maternelle à certains établissements supérieurs.

« Luc Chatel a conclu : "à l’heure de la mondialisation, je veux rappeler la nécessité de l’apprentissage des langues étrangères, avec une priorité à l’anglais, dès le plus jeune âge et tout au long de la vie. Ma conviction profonde est que la maîtrise des langues, et surtout de l’anglais, est un enjeu majeur pour la compétitivité de la France." »

Presque honnête parce qu'elle indique qu'il s'agit essentiellement d'anglais, cette conclusion du ministre est malgré tout hypocrite, car il n'existe que deux possibilités : soit l'élève (ou les parents) peut choisir sa langue étrangère, soit il ne le peut pas. Sera-t-il possible de refuser l'anglais à la maternelle ?Choix ou coercition ?


L'école primaire est le lieu de l'initiation, de l'ouverture d'esprit, de la découverte, pas de la spécialisation en anglais.


Tous les élèves n'ont pas vocation à devenir traducteur ou interprète de haut niveau.Une infime fraction d'entre eux aura besoin d'un niveau élevé d'anglais, et encore en général limité à son domaine professionnel. On peut très bien arriver à ce niveau et au-delà, en commençant une langue en 6e ou même à l'adolescence.

Les entreprises reconnaissent la diversité de leurs besoins en langue, savent qu'on vend mieux dans la langue du client, ne serait-ce que par quelques phrases maladroites qui témoignent d'un respect et d'un intérêt pour la culture du pays. Nombre d'entreprises ont reconnu l'échec de l'anglicisation en interne, une baisse de la productivité et de l'efficience des personnel obligés de lire, de rédiger et de tenir des réunions en anglais.

Bref, les besoins en anglais sont largement surestimés. Pourquoi ? 


Sur le plan purement pédagogique, c'est tout aussi aberrant :

La GB a un fort taux de dyslexie, en raison de la complexité phonétique de l'anglais (le pourcentage de dyslexiques est probablement le même, mais il est moins apparent dans les langues régulières). Il est donc absurde de l'imposer à tous les petits, à un âge où ils bataillent déjà avec le français, pas vraiment simple.

Maîtriser une langue étrangère, c'est un immense défi. L'école ne peut être qu'une initiation plus oui moins poussée selon la filière et la vocation ; pour un niveau B2 en langue (dans l'échelle CECRL), il faut une grande motivation et une pratique régulière.

Pour légitimer l'apprentissage précoce de l'anglais (dire « des langues ») on use de toute sortes de manipulations :

«  Selon une étude publiée en 2009, les étudiants français qui passent le Toefl (un test d'anglais international) ont, en moyenne, à peine le niveau d'anglais attendu à la fin du lycée. » (L'Express)

Evidemment, puisque le niveau « attendu » est absurdement surévalué ! On se compare à des pays nordiques qui ont fait de l'anglais la deuxième langue de leur pays, et souvent la première à l’université, qui voient mourir leur langue faute d'actualisation des termes scientifiques ! Ce qui d'ailleurs fait débat chez eux.


Voyons maintenant la caution scientifique...Le site Le café pédagogique, lui, se montre plus honnête :

«  Mais les études effectuées portent sur des enfants en immersion familiale dans un nouveau pays et donc soumis en permanence aux deux langues jusqu'à au moins la puberté. L'efficacité de quelques heures par semaine de deuxième langue, comme c'est le cas dans le système scolaire, n'a pas été étudiée et les cognitivistes n'ont pas de réponse à cette question. »

On se réfère sans cesse aux enfants de familles bilingues, qui sont quotidiennement en immersion (s'ils l'utilisent à la maison), qui ont une motivation culturelle et émotionnelle (langue d'un des parents) largement supérieure.

Se baser sur ces cas atypiques pour généraliser est une hérésie scientifique ; mais les sciences humaines ne sont pas toujours réputées pour la rigueur de leurs études... Celles qui portent sur l'apprentissage précoce n'échappent pas à la règle : à les lire, ça rend intelligent, ça protège de d’Alzheimer (faire des mots croisés aussi), et ça fait repousser les cheveux (euh, non, là c'est moi qui l'affirme "scientifiquement" !).


La seule chose prouvée en matière d'apprentissage précoce, c'est l'oreille musicale des enfants, et pour l'utiliser il suffirait d'une initiation linguistique au CM2, non pas spécialisée en anglais, mais basée sur des phrases comparatives dans différentes langues européennes, voire l'étude d'autres alphabets : cyrillique, arabe, idéogrammes, etc. Par des enseignants volontaires, mobiles sur quelques écoles proches, formés par de petits stages à l'utilisation de matériel pédagogique préparé dans ce but. (système voisin du programme Evlang, déjà expérimenté en France).


Inversement, les mesures proposées par Luc Chatel sont si lourdes et si coûteuses qu'elles ne pourraient concerner que l'anglais, et encore, à grands frais : un séjour linguistique par élève (en Croatie, au Portugal, ou en... GB ?), recrutement de natifs pour toutes les classes maternelles et primaires, séjours pour TOUS les profs de langue et les PDE...


Et, histoire de mettre de l'ambiance dans les établissements : formation des PDE (instits) par leurs collègues d'anglais du secondaire... Ça promet !


« le ministre souhaite que des professeurs de langue du second degré apportent toute leur expertise à leurs collègues du primaire » (site officiel)


Les parents ne sont pas oubliés : on fait pression pour que les télévisions passent des films en VO, là encore imposés ! Le mot « choix » semble décidément inconnu en haut lieu,alors que la technologie permettrait de choisir entre la VO et la version doublée :

"Le rapport propose "une campagne de sensibilisation du grand public", la création d'une chaîne dédiée sur la TNT (ou à défaut la diffusion de films en version originale sous-titrée)"

Et à l'heure où on ferme les RASED (réseau de soutien scolaire), on crée un site dédié à l'anglais, toujours sous le vague prétexte qu'il sera étendu à plusieurs langues :

« et un site internet d'apprentissage lancé ce mardi ("English by yourself")."

Les établissements supérieurs se plaignent du faible niveau d'orthographe et même de grammaire de leurs étudiants, tandis que leurs patrons imposent des cursus en anglais et font de la surenchère en exigeant un niveau toujours plus élevé (la CGE envisageait à terme un niveau C2 à la sortie, soit quasiment natif.

Autre astuce — mettre cette évolution sur le compte des parents :

« Les classes bilingues ou européennes qui introduisent une seconde langue vivante dès le début du collège (et non en 4e) ont en effet un tel succès que le comité en prône la généralisation, au nom de "l'égalité des chances". "Le coût n'en serait pas excessif" si "on assouplit le cadre horaire d'apprentissage du collège", en "globalisant les horaires des deux langues". » (L'Express)

En fait, le succès de ces classes bilingues ou européennes vient de ce qu'on en a fait des filières d'élite déguisées, où l'on regroupe plus ou moins officieusement de bons élèves ! Les parents cherchent, espèrent une classe de bons élèves, dotée de bons profs, d'une ambiance paisible, studieuse, sans portables qui sonnent, sans bavardages incessants, sans élèves « dissipés » (entendre caractériels, défavorisés, socialement discriminés, tête à claques - au choix), qui les en blâmerait ? On pourrait faire une filière élitiste officieuse avec n'importe quelle option : « art de la poterie précolombienne » ou « stratégies territoriales chez les escargots de Bourgogne », comme jadis avec l'allemand ou l'option russe dans les grands lycées.


On a certes persuadé certains parents qu'un bon niveau d'anglais était aussi indispensable à la vie que l'eau potable.On joue sur les peurs des parents quant à l'avenir de leurs enfants, en présentant l'anglais comme un sésame alors que sa généralisation le banalise, sauf à être réellement « fluent », apanage de ceux qui ont leurs habitudes à la City ou chez Harrods, qui auront, quel que soit le système, toujours une longueur d'avance en anglais.

Il y a une autre explication à ces mesures, que nous n'osons envisager : que tout ceci ne soit que du blablabla, de la gesticulation politicienne avant les élections...


Annoncer des réformes est aussi un moyen de faire oublier qu'on démantèle petit à petit l’Éducation nationale, qu'on subventionne de plus en plus les écoles privées confessionnelles, que les traités européens considèrent l'éducation comme un bien commercial qui doit être ouvert à la concurrence (un lycée de la Scientologie ?)

"il propose en lien avec le ministère de l’enseignement supérieur et de la recherche, que d’ici cinq ans chaque candidat aux concours de recrutement de professeurs des écoles et de professeurs de langues vivantes ait obligatoirement effectué un semestre dans un pays non francophone au cours de ses études."


Qu'un prof de langue ait passé quelques mois en immersion dans la langue qu'il envisage d'enseigner toute sa vie, on ose espérer que c'était déjà le cas...

Qu'un PDE (institut) soit obligé de passer six mois à l'étranger, on est en plein délire. Qui va payer tous ces séjours ? Par un échange avec la GB pour apprendre le français en anglais ?

« Enfin, le ministre a lancé ce jour le nouveau service universel d’apprentissage de l’anglais "English by Yourself". Ce service innovant, développé par le CNED en partenariat avec France-Telecom-Orange et le British Council, permet au grand public, enfants adolescents, adultes, de pratiquer l’anglais au quotidien et de se former selon des cursus et des parcours adaptés. »

Nous serions les premiers à approuver un site gouvernemental offrant d'étudier en ligne des dizaines de langues, ressources gratuites et classées par difficulté progressive, mais il ne s'agit là encore  que de l'anglais. Gageons que, comme pour France 24, cette aberrante télévision française en anglais, on adjoindra une autre langue pour faire passer the pill.

Finalement, tandis que l'école privée continue d'être largement subventionnée par la république laïque, à l'heure où l'Éducation Nationale subit une terrible diminution de ses ressources (profs, Rased), le ministre annonce un effort financier sans précédent pour imposer l'anglais à tous les petits bout'chous. Les cantines scolaires vont-elles être transformées en McDo, Quick ou KFC ?

Par le biais de l'annualisation des heures de langues, c'est aussi le statut des profs qui risque d'être remis en question, c'est le Figaro qui le dit !

 « On peut avoir besoin des enseignants d'anglais, d'allemand ou d'espagnol quand les autres ne travaillent pas », a ajouté le ministre, qui fait donc un nouveau pas vers la remise en cause du statut de 1950, définissant le temps de service des enseignants, et dont il veut faire un sujet de campagne.  » 


Nous n'avons jamais tant parlé de la nécessité d'apprendre « des » langues étrangères que depuis le déclin de leur diversité dans nos écoles !Depuis que l'Union européenne est devenue anglophone (hormis la Cour de justice) et que de nombreux dirigeants voudraient l'officialiser...

Le point central des réformes annoncées n'est pas l'enseignement DES langues. Il est de savoir, de quel droit nous imposons une langue étrangère à des petits qui n'ont aucun libre arbitre, de quel droit le gouvernement expérimente sur eux l'enseignement précoce d'une langue particulièrement complexe sur le plan phonétique, alors qu'on se plaint du niveau de français à la fin du primaire.

En d'autres termes, l'anglais est-il devenu une matière obligatoire comme l'histoire, le français ou les maths ? Sur simple décision ministérielle, sans débat national ? Quelle est la légitimité culturelle et juridique d'une telle coercition ?

Les besoins en anglais sont volontairement surestimés, et les divers motifs avancés, scientifiques, économiques et pédagogiques, sont tous contestables et sont le fruit d'une idéologie qui veut imposer son modèle à tous.

 

Autres liens :

"L’enseignement et la recherche doivent continuer de se faire en français dans les universités francophones," Pierre Frath.
http://www.aplv-languesmodernes.org/spip.php?article4095


Une brève intervention d'Eric Zemmour, qui rappelle que le coeur du sujet est bien la place de l'anglais et non l'enseignement des langues, évidence plutôt rare dans les médias...

 

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