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18 octobre 2009 7 18 /10 /octobre /2009 18:35

M. Xavier Darcos, ministre de l’Education nationale, vient de prendre une sérieuse option

... pour le prix de la carpette anglaise, attribué chaque année à la personnalité qui aura le plus contribué à la diffusion de l’anglais.


Mme Valérie Pécresse, en soutenant le processus de Bologne d’intégration de l’enseignement supérieur européen, voie royale pour l’anglais, était une sérieuse candidate. Mais avec les nouvelles mesures annoncées, M. Darcos devient l’incontestable favori.

En effet, il vient d’annoncer des stages d’anglais gratuits pour les collégiens et lycéens durant leurs vacances d’hiver et d’été, grâce à des professeurs payés en heures supplémentaires et des intervenants extérieurs natifs anglophones. Ainsi que des heures supplémentaires dans le cadre du soutien scolaire.

Objectif du ministre : qu’"à la fin de la scolarité obligatoire", les Français soient "bilingues". Pour cela, outre les stages pendant les vacances en lycée, il compte proposer de l’anglais pendant les deux heures quotidiennes d’accompagnement éducatif dans les collèges après 16 heures. Au collège, "dans ces heures d’accompagnement éducatif tous les soirs, il y aura de l’anglais de manière soutenue", a-t-il affirmé.

Dans différents entretiens, le ministre a parlé de "heu-l’heure-ning", j’ignore de quoi il s’agit, mais c’est probablement aussi en rapport avec l’anglais.

Et sur 20 minutes :
"De la sixième à la terminale, un élève suit près de 700 heures d’anglais. Le résultat n’est pas à la hauteur d’un tel investissement. Je veux qu’un bachelier français soit bilingue."

Le journal 20 minutes a rajouté "en anglais" après le mot bilingue, mais aussi bien dans son entretien que sur I-Télé, M. Darcos, agrégé de lettres classiques, assimile bien le mot "bilinguisme" à français + anglais !

Il a mis en cause dans divers entretiens le niveau en anglais des jeunes Français, notamment sur I-Télé, je le cite de mémoire : "contrairement à leurs petits camarades européens".

Quelques remarques


— On déshabille Paul pour habiller Pierre : d’une main, on supprime 13 500 postes, le RASED (réseau d’aide et de soutien aux enfants en difficulté) n’est pas assuré de sa pérennité, tandis que de l’autre on trouve de quoi financer des structures privées (séjours linguistiques) et de quoi rémunérer quelques natifs anglophones ; c’est-à-dire qu’on appauvrit l’enseignement public tout en redistribuant une partie au privé anglophone - vive le business de l’anglais !

L’Association des professeurs de langues vivantes (APLV) s’inquiète également d’un "processus rampant de privatisation" :

"Pourquoi le fonctionnement en groupes réduits avec un recours accru aux TICE et aux intervenants natifs ne peuvent-ils être intégrés dans l’horaire normal plutôt qu’ajoutés pendant les vacances ? La volonté de proposer des stages intensifs de langues dans les lycées dès les vacances d’hiver 2009 laisse craindre une improvisation totale dans leur organisation."

Que le porte-monnaie allait s’ouvrir en faveur des instituts privés, certains l’ont vite compris, qui applaudissent déjà :
"Enfin, chez Gymglish, éditeur de solutions de e-learning, déjà partenaire de l’Éducation nationale, on se montre bien évidemment favorable au développement de celles-ci à l’école." (Le Figaro, même article)

"Pour les lycéens de terminale, il sera même proposé à cette occasion le passage du Toefl, un test d’anglais de niveau universitaire reconnu à l’échelle internationale, a-t-on ajouté dans l’entourage du ministre." (Le Figaro)

Encore un bon business en perspective... Combien ? Qui va payer sinon l’Éducation nationale ?


— Alors que les journaux économiques s’accordent à reconnaître la variété des besoins linguistiques des entreprises, on détourne tout le système des langues au seul profit de l’anglais !


— Alors que l’UE recommande d’étudier (un peu) la langue du ou des pays voisins, on mise tout sur l’anglais.


— Alors que le niveau en français des élèves en fin de primaire est reconnu comme très inférieur à ce que l’on serait en droit d’attendre, les heures de soutien scolaire dans l’année dont parle M. Darcos semblent réservées à l’anglais…


— Alors qu’on a soutenu l’allemand par la grâce d’un accord bilatéral - jusqu’au ridicule car on peut parfois faire allemand près de la frontière italienne ou espagnole -, mais pas italien, espagnol ou catalan !


— Stupéfiante évolution sémantique : le mot "bilinguisme" semble avoir acquis un nouveau sens dans l’esprit de quelques dirigeants : cela signifierait français + anglais. Alors que français plus espagnol, arabe, chinois, russe, langue régionale, suédois ou slovaque, ce ne serait plus du bilinguisme, mais un simple amusement pour gamins, pas sérieux, pas business. Ainsi, M. Darcos est au moins assuré d’entrer dans l’Histoire pour avoir modifié le sens d’un mot, c’est flatteur pour un fin lettré.


— Sur BFM-TV le 2/09 - nous citons de mémoire -, une prof d’anglais interrogée partageait la même opinion et réclamait davantage, selon la politique bien connue du "toujours plus" : "Avec 34 élèves par classe, je doute qu’on puisse arriver à un bilinguisme".

De son côté, l’APLV s’indigne également que l’on fixe le bilinguisme comme objectif :
"Les programmes officiels de langues vivantes ne se donnent aucunement pour objectif la formation d’élèves bilingues. Chez une partie des parents d’élèves, une attente irréaliste est ainsi alimentée qui ne peut que renforcer une accusation aussi facile que récurrente d’incompétence à l’encontre des enseignants de langues."

Enfin un soupçon de réalisme qui semble poindre chez les professeurs de langues quant au niveau possible au brevet ou au bac, avec le seul enseignement à l’école qui ne peut être qu’une initiation (B1 au bac ce serait déjà bien beau), simplement parce que les langues vivantes représentent un énorme travail et un investissement considérable en temps et en énergie. En fixant comme objectif un niveau absurde de B2 ("fluent english" ou autre langue) au bac sur l’échelle dite Cadre commun (CECRL), l’UE a piégé la France, car rappelons que les objectifs surréalistes aboutissent à des suicides dans les entreprises qui utilisent ces méthodes... Nous n’avons le choix qu’entre passer pour des nuls ou renforcer à outrance l’anglais ! Bravo les lobbys anglophones !


— M. Darcos a dit que le niveau des élèves français en anglais était inférieur à celui de leurs camarades européens. Sur quoi base-t-il cette affirmation péremptoire ? Les études à ce sujet sont très rares. Probablement une vieille étude qui nous comparait à des pays ayant choisi la voie du tout-anglais et qui y ont consacré la plupart de leurs ressources - Suède, Hollande et autres. Mais qui voudrait apprendre le suédois ? Est-ce là le destin que l’on souhaite en haut lieu à la langue française ?

Pire encore, il s’agit d’un cliché, de masochisme à la française, voire d’un mensonge, car une étude de 2005, basée sur le TOEIC (Test of English as International Communication) nous situe au contraire tout à fait dans la moyenne européenne.

Alors, erreur, mensonge ou manipulation ?


— La notion de choix des langues semble être morte en France, dans l’indifférence de tous les pédagogues et de tous les journalistes ! Au vu de l’absence de commentaires dans les médias sur l’anglais obligatoire au primaire, quasi obligatoire au secondaire (faute de choix dans de nombreux établissements), seule langue concernée par les stages annoncés par M. Darcos, on en vient à douter de ses souvenirs, à se demander s’il a un jour existé un choix des langues. Sur quelles bases morales et juridiques impose-t-on telle ou telle langue aux enfants ?


— Rappelons que le primaire n’est pas l’âge de la spécialisation, mais celui de l’ouverture d’esprit, de la découverte de la diversité, comme on le fait en musique, en sport ; alors pourquoi se spécialiser si tôt en anglais, alors que le projet Evlang
 (initiation aux langues, aux divers alphabets européens) était si pertinent ?

Puisque les professeurs de langue semblent enfin réaliser les lourdes conséquences du tout-anglais, qu’il nous soit permis de regretter le soutien qu’ils ont apporté à l’apprentissage précoce de l’anglais. Mais il n’est jamais trop tard pour admettre une erreur et changer de voie...

Regrettons aussi que certains, comme le linguiste Alain Bentolila, agrégé d’anglais et professeur à l’université, ne parlent que d’anglais (entretien avec La Croix), et proposent de commencer à la maternelle !

"Faudrait un bouleversement total de la formation, bien au-delà des annonces de Xavier Darcos. En s’y prenant dès la maternelle, qui est la clé de l’affaire, il faut créer un bain linguistique et culturel, par exemple en profitant des échanges européens pour faire venir des professeurs anglophones."

Pourquoi pas dans la salle d’accouchement, avec une musique d’ambiance anglophone (obligatoire) ?

Le fameux discours de Gordon Brown, aux accents très coloniaux, devrait être analysé dans chaque classe de langue, car il illustre parfaitement la réalité de la guerre des langues.

"L’anglais est bien plus qu’une langue : c’est un pont au-dessus des frontières et entre les cultures, une source d’unité dans un monde en changement rapide [...], c’est une force pour l’économie, les affaires et le commerce, mais aussi pour le respect et le progrès mutuels. [...]. (...) Nous ferons de notre langue le langage commun du monde. La langue qui aide le monde à parler, rire et communiquer."

Ils nous respectent, à condition qu’on sacrifie 3 000 heures de notre vie à l’étude de leur langue, tandis qu’ils vaquent à d’autres affaires.


— On ne sait pas encore quel sera le sort des familles qui souhaiteraient une autre première langue à l’école ou durant ces nouveaux stages d’été : déportation ? Privation de droits civiques ? Suppression des allocations familiales ? Le gouvernement n’a pas encore tranché (Nota : pas la tête).


— Contrairement à ce que la propagande insinue, il est bon de rappeler que l’anglais ne guérit pas le cancer, ne fait pas repousser les cheveux, ne fait pas remonter le taux de testostérone et ne rend pas beau, riche et intelligent, au contraire : ça coûte un max ! Le ministère de l’Éducation nationale pourrait-il dire aux Français, combien il est investi chaque année dans l’enseignement de l’anglais en France, sous une forme ou une autre ? En incluant les tableaux interactifs, les "e-learning", les stages d’été, les formations de fonctionnaires dans les régions touristiques, les intervenants natifs et les cours de soutien ? Pour French 24, la télé en anglais, au moins le sait-on : 80 millions d’euros par an, plus le dédommagement phénoménal que réclame TF1 pour rendre ses parts en vue de la formation du nouvel audiovisuel extérieur français - alors qu’ils ont gêné son développement en refusant certaines de leurs exclusivités... (C’est plutôt l’Etat qui devrait porter plainte contre TF1.)

"Aucune estimation du coût de ces diverses mesures n’a pu être obtenue dans l’immédiat", remarque pudiquement Le Figaro, pince-sans-rire... A qui se fier ?


— L’anglais n’est pas indispensable à une carrière, même internationale ; certaines branches de certains métiers en ont effectivement besoin, il peut même être indispensable pour des carrières précises, mais de multiples voies s’offrent aux jeunes dans la vie, même à un haut niveau, et sans anglais.

Un pilote médiocre doté d’un bon anglais ne sera jamais pilote de chasse, quand un bon pilote doté d’un médiocre anglais standard pourra réussir, lui. Idem pour un violoniste, un architecte international, un cinéaste - est-ce que Youssef Chahine a réussi grâce à sa connaissance de l’anglais ? L’anglais a-t-il permis à Hayao Miyazaki d’imaginer son merveilleux dessin animé Mon voisin Totoro ? Et même dans la recherche, si souvent présentée comme impossible sans anglais, il faut nuancer : un chercheur doit avant tout atteindre un bon niveau dans son domaine, puis avoir de l’imagination. Si son anglais est faible, il pourra suivre l’actualité de sa branche en se contentant de lire les résumés des revues de pointe (le vocabulaire spécifique ne nécessitant pas un niveau "fluent english"), alors qu’un chercheur médiocre doté d’un bon anglais ne fera pas une carrière internationale - sauf fraude ou magouilles, mais ne compliquons pas.

Vous voulez être archéologue, navigateur, vedette internationale du football, biologiste, botaniste, chercher de nouvelles espèces dans la jungle d’Amérique du Sud ? Il vous faut absolument un anglais d’Oxford, niveau maîtrise au moins ! Il faut arrêter cette propagande et cette folie.

Comment peut-on prétendre défendre le multilinguisme en Europe tout en renforçant de toutes les façons possibles le poids de l’anglais à l’école ? Comment peut-on défendre la place du français dans l’UE (en déclin accéléré) quand on privilégie son premier concurrent dans son propre pays ?


— En se focalisant sur l’anglais, la France n’a-t-elle pas une guerre de retard, comme on dit ? Surtout quand on voit que le chinois monte en force un peu partout dans le monde :

"L’émergence de la langue chinoise et son accès à une dimension internationale sont le phénomène majeur affectant le paysage linguistique mondial ces dernières années. Inscrite dans le contexte de l’essor du monde chinois ("Le XXIe siècle, siècle de la Chine", a titré l’hebdomadaire Newsweek en 2005). Cette émergence, loin d’être un effet de mode, est l’une des incidences de la mobilité des personnes et de la mondialisation des échanges sur la dimension des langues. Hier, langue exotique et lointaine, le chinois devient dans un tel contexte une nouvelle langue frontalière. Il convient au plan éducatif de prendre la mesure de ce phénomène inédit. (...) Aux Etats-Unis, 700 établissements supérieurs dispensent désormais un enseignement de chinois et, à la suite d’une décision du Conseil des universités américaines, un enseignement de chinois va être mis en place dans 2 000 lycées à compter de 2006."
(rapport Legendre, Sénat, novembre 2003).


— Parallèlement, l’anglais est parfois jugé sur le déclin :

L’anglais sur le déclin

English in Decline as a First Language, Study Says

On a vu comment certains nous orientent vers le tout-anglais à l’école, voyons maintenant ce qu’il en est à l’université, elle aussi soumise à d’énormes pressions pour s’angliciser : Erasmus mundus est le cheval de Troie de l’anglais dans l’université européenne, notamment en France, où des étudiants, qui autrefois seraient venus quelques années étudier en français, papillonnent maintenant d’une fac à l’autre à travers toute l’UE dans la langue de la GB, qui en tire d’énormes avantages économiques, scientifiques, politiques et simplement humains.

Le troisième niveau stratégique du lobby de l’anglais est donc l’UE.

Il existe manifestement dans certains cercles une volonté farouche de faire de l’anglais la lingua franca de l’Union européenne, au mépris de la diversité linguistique, de l’équité entre les peuples et les langues, au mépris des principes fondateurs de l’Union, pour le seul bénéfice de certains milieux économiques, alors même que les besoins des entreprises en compétences linguistiques sont très variés.

"Un pourcentage significatif des PME européennes perd des affaires chaque année en raison de lacunes linguistiques et interculturelles."

Conclusion

Il est choquant qu’un petit groupe de gens puissent modifier l’esprit de l’enseignement au point de rendre une langue obligatoire, de fait sinon de droit, sans que personne ou presque ne s’en émeuve, sans que l’Assemblée nationale en ait débattu, alors que l’absence de choix est une profonde mutation pédagogique – ou anti-pédagogique... Qui mériterait mieux que des réformes aussi hypocrites que celle qui fut imposée au primaire, improprement appelée "initiation" aux "langues"...

La langue chinoise est en plein essor, et de l’aveu même des anglophones, l’anglais n’est plus un avantage en termes d’embauche :
"English, foreign language job seekers face major decline in available positions"

Alors, en organisant le tout-anglais, la France ne construit-elle pas sa nouvelle ligne Maginot ? Totalement inutile et déjà dépassée ?

Les déclarations de M. Darcos, derrière son air rassurant et matois, n’auraient-elles pas été soigneusement préparées et pesées ? Car la provocation n’est pas loin.

Est-ce un effet de l’anglicisation marquée de sa région d’origine, la Dordogne ?

Ne s’agirait-il pas plutôt d’une subtile diversion pour faire oublier les attaques envers l’école, les restrictions budgétaires, une simple tactique politique en somme, un peu comme la prime accordée aux jeunes enseignants pour qu’ils se désolidarisent des mouvements à venir ?

Quoi qu’il en soit, à notre avis la place de M. Darcos est au conseil d’administration d’une multinationale anglophone, au gouvernement anglais ou au British Council, certainement pas au gouvernement français.

Notre société est malade de misère sociale, de trop de violence, d’égoïsmes en tout genre, de pollution (l’UE vient d’augmenter largement les taux autorisés de pesticides !), de je-m’en-foutisme (ni la France ni l’UE n’ont demandé d’enquête à l’Ukraine après l’huile alimentaire contaminée à l’huile de moteur...), de manque d’éducation, de psychologues scolaires, d’assistances sociales, d’humanité, bref, de beaucoup de choses, mais sûrement pas de manque d’anglais !

Et c’est une question qui dépasse nos frontières. Il est déjà bien visible que la construction européenne telle qu’elle est envisagée aujourd’hui est incompatible avec la francophonie.

Ce qui est en jeu, c’est la communication mondiale : doit-on rendre les armes dans la guerre des langues et soutenir l’anglais comme lingua franca de l’UE et du monde, ou au contraire lutter en faveur de la francophonie et de la diversité des langues dans un monde multipolaire ?

Après le commerce équitable, il est temps de réfléchir à la communication équitable.

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