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17 octobre 2009 6 17 /10 /octobre /2009 20:12

Sorti en poche en août 2006 (collection Pocket), c’est à mon avis un des rares livres qui devrait être remboursé par la Sécurité sociale, car il s’attache à cerner ce que peut bien être le bonheur, et comment nous pouvons orienter notre façon de vivre et de penser afin de nous en approcher le plus possible.

L’auteur, après avoir quitté la Hongrie au tout début des années 1950, a longtemps enseigné à l’Université de Chicago, puis au Claremont College, en Californie.

C’est un classique qui a curieusement mis dix ans à être traduit en français, un succès international, il suffit d’aller voir sur un moteur de recherche le nombre de langues dans lesquelles on trouve des occurrences.

Lors de sa sortie en français (2004), je me rappelle avoir pensé que le bandeau publicitaire et la préface de David Servan-Schreiber, enthousiastes et passionnés, était exagérés, notamment le début : "Heureux qui n’a pas encore lu Vivre. Il a devant lui des moments de plaisir intense." Il disait également avoir failli manquer son arrêt de train, tant il était concentré sur la relecture du livre qu’il avait auparavant lu en VO à sa sortie. Eh bien, après l’avoir moi-même lu et relu, je le crois. Dans la mesure où son thème vous intéresse, ce livre est en lui-même un pur moment de bonheur.

Mihaly Csikszentmihalyi (ainsi que son confrère Martin Seligman) est l’un des principaux représentants d’un important courant de pensée américain appelé la "psychologie positiviste." Ce terme vague peut se définir par opposition aux progrès réels de la psychologie et de la neuropsychiatrie du XXe siècle dont l’essentiel des travaux, jusqu’aux années 1980, portaient sur la pathologie, qu’elle soit issue de conflits d’enfance mal résolus, de névroses acquises plus tard, de troubles organiques, de dysfonctionnements de la complexe machinerie biologique et biochimique du cerveau ; ce monde est encore très largement terra incognita, même si l’imagerie fonctionnelle (imagerie du cerveau en fonctionnement) a permis de formidables progrès. La santé mentale ne serait alors qu’une absence de pathologie.

Mais au-delà ? Qu’est-ce qui fait qu’au-delà de la simple satisfaction des besoins de base, certains soient plus heureux que d’autres ? Richesse, pouvoir, famille, prédisposition, transgression, prise de risques, les arts, la méditation : quels sont les facteurs du bonheur ? Et peut-on agir sur soi-même ? C’est à toutes ces questions que tente de répondre ce livre, ouvrage de vulgarisation de haut niveau qui présente le fruit de plus d’une décennie de recherches sur les aspects positifs de l’expérience humaine, ouvrage écrit sans langage académique, et où chaque idée est illustrée d’exemples frappants.

Vous allez probablement penser que tout ça fleure bon le new-age, que c’est un simple livre de recettes fumeuses et que les gourous du coaching ne sont pas loin ! En fait, pas du tout. Si ces phénomènes parfois douteux ont effectivement largement puisé dans les idées de la psychologie positiviste, la nouveauté (à l’époque) et la force de Csikszentmihalyi est d’avoir mis au point une méthode expérimentale, fiable et reproductible, réalisant une véritable approche scientifique du bonheur en interrogeant par ce protocole standardisé des milliers de personnes de toutes conditions sociales dans divers pays, constituant ainsi un vrai échantillonnage. Cette méthode a par la suite été adoptée par de nombreuses équipes sous différentes variantes.

A une époque de consumérisme, ce livre nous encourage à nous demander quels sont les facteurs du bonheur, concluant que ces facteurs sont en nous, beaucoup plus que dans notre environnement.

 

Premier chapitre

L’auteur explique qu’il est parti d’une idée : que le bonheur ne se commande pas, ne s’achète pas, pas plus qu’il n’arrive par hasard. Il ne dépend pas non plus de conditions externes, mais plutôt de la façon dont ces conditions sont interprétées. En interrogeant des centaines de gens sur leurs moments les plus heureux, il a développé la théorie du "flow", de "l’expérience optimale", que chacun de nous a éprouvée plusieurs fois, un moment intense et agréable, associé à une intense concentration. Ces moments où ces états lui étaient rapportés essentiellement dans les mêmes termes, par des gens de pays et de conditions très différentes.

Pour mettre à l’épreuve ce modèle théorique, il a développé la méthode de l’échantillonnage de l’expérience vécue. Le participant, lorsqu’une alarme sonne à différents moments de la journée, doit noter ses pensées, ses émotions, et estimer son niveau de bonheur de zéro à dix.

L’auteur rappelle que "l’univers n’a pas été créé pour satisfaire nos besoins ; la frustration est profondément incrustée dans la trame de toute vie". Et il analyse les racines de l’insatisfaction, rappelant que pour la majorité des gens sur Terre ne se posent malheureusement que des problèmes de survie. Lorsque ces besoins de base sont satisfaits - survie, descendance, confort minimal - "de nouveaux besoins et de nouveaux désirs surgissent."

Il analyse les boucliers de la culture qui luttent contre cette insatisfaction. Il conclut que si les progrès matériels et technologiques ont été faramineux, "nous n’avons pas progressé en termes d’expérience vécue, de qualité de vie et de bonheur." Et rappelle aussi que les voies de la libération, la découverte de soi-même, sont connues depuis l’Antiquité - "Connais-toi toi-même" - et ont été traitées dans diverses religions.

 

Le chapitre deux traite de la conscience

Sujet discuté depuis l’Antiquité, complexe. Si j’ose résumer ce chapitre, l’auteur insiste sur la notion d’interaction avec l’environnement et sur l’attention, la concentration. L’état évoqué dans la théorie de l’expérience optimale, précédemment évoquée, serait à l’extrême opposé de l’entropie (le désordre psychologique), en ce sens qu’il s’agit d’une attention et d’une concentration maximales, où l’on devient plus complexe, plus différencié, par opposition au désordre. Vous me pardonnerez ces approximations, qui n’ont comme seul but de vous donner une idée des thèmes abordés et de la façon dont l’auteur les développe.

 

Troisième chapitre : les caractéristiques de l’expérience optimale

C’est l’élément clé du livre : cette expérience optimale est celle qui procure joie et enchantement. Ses caractéristiques étant défi, concentration, règles (ou but) claires, rétroaction, concentration, contrôle, oubli des soucis habituels, altération de la perception du temps.

Résumé par moi-même aussi mal, ça peut paraître un peu abscons ; des exemples personnels seront plus parlants :

- Le défi : quand vous jouez au tennis, si la différence de niveau entre les deux est trop grande, tout le monde s’ennuie (sauf naturellement s’il s’agit d’enseigner). Il n’y a plaisir que s’il y a défi, mais un défi accessible : faire faire l’Himalaya à un alpiniste débutant n’a pas de sens.

- Les règles ou le but : il faut des règles, au tennis comme dans tous les sports. Fait-on du judo sans l’interdiction d’un coup de pied dans les parties ? (c’est un exemple personnel) Non, car cela devient du commando.

- La concentration, telle qu’on oublie le reste, même les soucis : quand on s’amuse vraiment, les petits soucis s’évaporent, parfois même les gros.

- La rétroaction : "J’éprouve une satisfaction particulière à m’occuper de mes plantations ; j’aime voir mûrir les fruits jour après jour ; c’est très beau."

- Le contrôle : les amateurs de sensations fortes rapportent souvent leur plaisir à maîtriser le danger, ou du moins leur aptitude à le minimiser. Même dans les jeux : les amateurs de jeux de hasard croient également posséder un certain contrôle sur les évènements.

L’auteur montre que ces caractéristiques s’appliquent à tous les domaines qui peuvent procurer du plaisir, physique ou intellectuel, de loisir ou professionnel, et que les termes employés pour décrire cet état sont voisins, qu’il s’agisse d’un alpiniste : "Vous êtes si absorbé par ce que vous faites que vous ne pensez pas à vous, comme séparé de l’activité en cours...", d’un joueur d’échecs "... la concentration est comme la respiration, vous n’y pensez pas. Le toit pourrait s’écrouler, vous ne vous en apercevriez même pas.", ou d’un autre alpiniste : "Ce n’est pas un mouvement vers quelque chose, mais un mouvement pour créer et garder le flot", ou une mère de famille : "Sa lecture l’absorbe totalement. Elle lit pour moi, je lis pour elle et le temps s’écoule sans contact avec tout le reste. je suis totalement immergée dans cette activité", d’un chirurgien, d’un navigateur solitaire, etc.

 

Quatrième chapitre  : les activités autotéliques (autogratifiantes)

 

Quelles activités sont en mesure de procurer le plus d’expérience optimale ? Bref, la musique peut-elle rendre plus heureux que le sport ? Ou les jeux ? Ou certains métiers ? La sexualité, la lecture, la télévision ? Voire les soins familiaux aux bébés ? Certaines cultures sont-elles plus favorables que d’autres au bonheur ?

 

Chapitre cinq : les personnalités autotéliques

Y a-t-il des personnalités plus aptes que d’autres à connaître le bonheur selon cette définition, à vivre ces expériences d’enchantement avec une plus grande fréquence ?

(Nota : les hypothèses récentes sur des différences physiologiques dans le métabolisme de certains médiateurs qui auraient un rôle dans notre conception du bonheur ou nos préférences ne sont pas abordées).

 

Chapitre six : le corps

Le sport. La sexualité. Le yoga et les arts martiaux. La vision. La musique. "Au commencement d’une relation, il est facile d’éprouver plaisir et enchantement dans l’activité sexuelle (...) Le plaisir physique seul ne suffit pas à maintenir l’expérience optimale à moins que ne s’ajoutent un sentiment (romantisme) et une préoccupation authentique à l’endroit de l’autre."

 

Chapitre sept : l’esprit

"En réalité, il n’est pas facile de faire régner l’ordre dans la conscience, parce que son état normal est le chaos. Sans entraînement ou sans objet externe qui soutienne l’attention, nous sommes incapables de nous concentrer sur une pensée plus de quelques minutes."

La mémoire. Les jeux de l’esprit. La science. L’amour de la sagesse.

Un autre extrait :

"En philosophie, comme dans les autres disciplines, l’individu peut passer de l’état de consommateur à celui de producteur (de penseur actif). Si quelqu’un écrit avec l’attente qu’un jour il sera lu avec respect par la postérité, il risque fort d’être déçu de sa folle présomption, mais, s’il note ses idées en essayant de clarifier les questions qui surgissent et de donner sens à sa propre expérience, alors, l’amateur philosophe tirera un grand profit et une joie immense à réaliser cette tâche difficile, mais gratifiante."

 

Chapitre huit : le paradoxe travail-loisirs

Est-on forcément plus heureux pendant les loisirs ? Certains métiers favorisent-ils ces expériences ? Distinction entre loisirs actifs et loisirs passifs.

Un extrait :

"On pense qu’il est facile de tirer profit des loisirs, mais les résultats des enquêtes démontrent que ce n’est pas le cas : les loisirs n’améliorent pas la qualité de la vie s’ils ne sont pas utilisés d’une manière adéquate, ce qui ne s’apprend pas automatiquement."

"Tel est le paradoxe auquel nous faisions allusion au début de cette partie : au travail, les gens rencontrent des défis stimulants, se sentent heureux, créatifs et connaissent de grandes joies ; dans leur temps libre, ils utilisent peu leurs aptitudes, se sentent passifs et insatisfaits ; pourtant, ils voudraient travailler moins et avoir plus de loisirs."

L’auteur étudie ensuite les facteurs de ce paradoxe.

 

Chapitre neuf : la solitude et les relations avec autrui

L’auteur rappelle qu’il est hors de doute que "l’homme est un animal social." Pourtant Jean-Paul Sartre a dit : "L’enfer, c’est les autres", et l’hindou aussi bien que l’ermite chrétien ont "cherché la paix loin des foules."

"Les autres sont la cause de nos meilleurs et de nos pires moments. Peut-on concilier ces faits ? Cette apparente contradiction est facile à résoudre. Comme n’importe quelle réalité qui importe vraiment, la relation avec autrui nous fait monter au septième ciel quand elle se passe bien mais nous fait descendre en enfer quand elle se passe mal."

"La personne qui améliore ses relations avec autrui peut bonifier considérablement sa qualité de vie."

La solitude pénible. La solitude apprivoisée. La famille. Les amis. La communauté.

 

Chapitre dix : la victoire sur le chaos

Peut-on connaître des moments de bonheur dans le malheur, le chaos ? La résilience.

 

Chapitre onze : fournir un sens à sa vie

Ce passionnant chapitre qui clôt le livre est impossible à résumer sans le trahir.

On pourrait distinguer quatre stades : satisfaction des besoins de base, mouvement vers les valeurs de sa communauté, développement de soi, et enfin, il est probablement favorable de s’ouvrir vers des valeurs universelles.

L’auteur conclut sur la différenciation et l’intégration : notre conscience s’est différenciée (par rapport à celle d’un animal, ou d’un enfant, voire d’une civilisation primitive) mais cette complexité exige l’intégration, un lien avec les autres hommes, et "la coopération avec l’univers."

J’espère, par cette présentation assez chaotique, avec un choix d’extraits totalement subjectif, vous avoir donné un aperçu pertinent de cet ouvrage puissant et euphorisant, et surtout vous avoir donné envie d’en découvrir vous-même les nuances, la pertinence et la force.


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commentaires

Krokodilo 26/11/2009 00:12


Merci. Si ce sujet vous intéresse, le hasard fait que l'Express de cette semaine (du 19/11/09) a fait un dossier assez intéressant "Qu'est-ce qui vous rend heureux ?", avec également une
présentation de Csikszentmihalyi.


devis mutuelle 25/11/2009 11:54


super cette article
bonne continuation