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18 octobre 2009 7 18 /10 /octobre /2009 18:44

Les magistrats français parlant anglais sont plus humains, plus compatissants, plus honnêtes, plus justes. C’est ce que semble dire un projet de loi.
Ca vous paraît absurde ? Vous doutez que l’ étude de l’anglais en seconde langue ait produit un magistrat plus juste que l’étude scolaire de l’espagnol, l’italien, l’allemand, ou une langue hors-UE ?

 
1. C’est pourtant ce qui ressort d’un projet de réforme du concours d’entrée de la magistrature, dont la formulation est suffisamment ambigüe pour laisser penser que l’épreuve de langue ne pourra désormais être passée qu’en anglais. A moins qu’il ne s’agisse que d’un ballon d’essai...

C’est la mesure 14 du projet :

« — Objectif : Permettre aux magistrats de s’exprimer avec aisance en anglais juridique.

— Le constat : La maîtrise des langues, et plus particulièrement de l’anglais, est devenue indispensable à l’exercice des fonctions de magistrat. Les liens directs entre magistrats européens sont de plus en plus fréquents. Peu d’entre eux peuvent s’exprimer en langues étrangères dans des réunions internationales ou échanger avec des homologues étrangers. La formation en langues en université de droit n’est souvent pas considérée comme prioritaire par les étudiants qui envisagent de préparer le concours de la magistrature.

— Propositions : La politique des langues étrangères à l’Ecole sera renforcée. Compte tenu des besoins spécifiques, elle se concentrera sur l’anglais qui est devenu de facto la langue des échanges internationaux en matière juridique, mais les autres langues seront prises en compte. »

2. Heureusement, cette fois-ci les professeurs de langue ont réagi avant que la loi ne soit présentée au Parlement :

« La Société des Italianistes de l’Enseignement Supérieur vient de s’associer à la Société des Hispanistes Français et à l’Association des Germanistes de l’Enseignement Supérieur pour protester contre un projet qui risque de nuire fortement à l’enseignement des langues en Droit et de léser tous les candidats qui auront fait le choix de se spécialiser dans une autre langue que l’anglais. »

Certains diront qu’on s’alarme pour rien, "of course", mais l’anglais devenu quasiment obligatoire à l’école primaire (rares exceptions, pas de choix) a amplement montré qu’il ne fallait pas attendre que les lois soient votées pour réagir et protester... Après, c’est trop tard !

Non à cette espèce de ligne Maginot linguistique que notre gouvernement semble vouloir mettre en place dans tous les domaines, d’autant plus que le juridique est le seul domaine européen où le français résiste encore à l’anglais ! On parlerait de sabotage de la francophonie et de haute trahison pour moins que ça...

Pareillement, imposer sournoisement l’anglais dans divers domaines, sans loi ni référendum, ne fera jamais disparaître la diversité linguistique du monde. Le monde est multipolaire ; une dizaine de langues ont une diffusion mondiale, dont le français – ce que nos « élites » semblent parfois oublier, distraites qu’elles sont.

3. Les pays hispanophones et lusophones ont récemment passé un accord pour étudier mutuellement leurs langues, au moins en compréhension, ce qui va renforcer d’autant la position de l’espagnol comme lingua franca de l’Amérique du sud :

« Cela ne signifie pas que les Brésiliens vont cesser de parler portugais pour parler espagnol, mais plutôt que l’avenir obligera brésiliens et hispano-américains à faire un effort pour se comprendre indifféremment dans les deux langues. "Les pays de langue espagnole doivent parler portugais et nous devons parler espagnol. Après tant et tant d’années où la langue espagnole fut abandonnée, nous tenons à la récupérer", a déclaré Lula. (...)
Cette décision de Lula devrait être appuyée progressivement par tous les pays de la communauté ibéro-américaine y compris l’Espagne et le Portugal, car il faut très peu d’efforts pour que la totalité des orateurs dans les deux langues (700 millions dans le monde) puissent très bien se comprendre. Il convient de garder à l’esprit que le pourcentage de similarité lexicale de l’espagnol avec le portugais est de 89 pour cent. C’est le plus important entre deux langues d’origine latine, au-dessus même du catalan et de l’italien, avec lesquels l’espagnol garde une similitude de 85 et 82 pour cent respectivement., C’est avec très peu d’efforts donc (une heure par semaine) que les hispanophones pourraient comprendre le portugais, et les brésiliens et portugais l’espagnol. C’est là quelque chose qui serait mis en œuvre par la décision de diffuser librement au Portugal et au Brésil, les plus importantes chaînes de télévision en langue espagnole, et en faisant de même en ce qui concerne la télévision portugaise et brésilienne en Espagne et dans d’autres pays hispaniques.(...)
José Antonio Vera , La Razón, 25 octobre 2008
Traduction Antoine Galindo.

Quant à la Chine, elle profite de ses réserves monétaires pour implanter une multitude d’Instituts Confucius et soutenir sa langue à travers le monde.

Alors, ne sommes-nous pas en train d’avoir encore une guerre (des langues) de retard avec ces façons sournoises et arbitraires d’imposer le tout-anglais en France et dans l’UE ? La ligne Maginot n’a-t-elle pas servi de leçon ?

Au fait, quelqu’un saurait-il pourquoi on mesure l’altitude des avions en pieds alors que la quasi-totalité du monde voudrait que cela se fasse en mètres ? Ou les distances maritimes en miles plutôt qu’en kilomètres ? Les écrans de télé en pouces ? La caustique et féroce série des Simpsons se moque d’ailleurs de ce refus du système métrique.

 4. C’est dès l’école primaire qu’il faut respecter ce monde multipolaire :

Le primaire devrait être le lieu d’une initiation aux langues, pas de la spécialisation, et de préférence de façon ludique.
De plus, rappelons que l’anglais est une langue extrêmement difficile sur le plan phonétique, ayant pour cette raison le plus fort taux de dyslexie (les sceptiques sur ces 2 points pourront utilement lire le dernier numéro du Monde de l’éducation, novembre 2008) , et qu’il est donc pour ces raisons dépourvu de qualités propédeutiques, ce qui veut dire en français normal qu’ il est idéal pour amener en 6e des élèves dégoûtés des langues étrangères, selon la plaisanterie d’un prof d’anglais « himself » !

On ne peut critiquer sans faire de contre-proposition pour le primaire :

Que chaque enfant ait le choix entre une langue nationale (souvent l’anglais), une langue régionale, le programme Evlang (initiation à la prononciation de diverses langues européennes, aux alphabets différents, cyrillique, voire hors UE : alphabet arabe et quelques idéogrammes), ou espéranto.
Il suffit qu’un seul instituteur (professeur des écoles) par école primaire soit capable d’enseigner chacun de ces quatre choix : le programme Evlang demande quelques semaines de formation grâce à un support pédagogique tout prêt, l’espéranto également (pour des raisons structurelles détaillées par ailleurs). L’anglais est très majoritairement validé par les PDE dans les IUFM et demain dans les facultés, il sera donc présent dans la plupart des écoles, la langue régionale arrive en général à être proposée elle aussi dans beaucoup de régions, et pour les autres langues, celles des pays limitrophes (italien, espagnol, allemand), ce sera plus rare, au gré des possibilités. 
 
Voilà le tiercé gagnant pour l’école primaire, dans le refus de l’arbitraire, facile à organiser, souple, offrant un vrai choix, avec, pour Evlang et l’espéranto, des qualités propédeutiques certaines ; en somme, une réforme riche mais à coût constant !

Tout l’opposé de l’idéologie qui ne veut que des magistrats ayant fait de l’anglais. On attend d’ailleurs avec curiosité les réactions et l’avis de leurs syndicats.
Cette ligne Maginot linguistique que notre gouvernement semble vouloir mettre en place nous semble absurde devant la diversité d’un monde multipolaire où l’espagnol et le chinois montent très vite en puissance.

Les Anglais et Irlandais anglophones ne sont pas mes/nos ennemis, mais personnellement je refuse une UE dont la langue véhiculaire serait l’anglais, une UE où existerait une noblesse de langue, comme il y eut jadis une noblesse d’épée ou une noblesse de robe.

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