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29 novembre 2009 7 29 /11 /novembre /2009 00:38

Ou l’art du glandouillage à l’école, avec le soutien actif de l’Éducation nationale.


Le nouvel esprit socratique se devine déjà dans la sémantique : autrefois on plaçait le savoir au centre du projet scolaire, c’est-à-dire une terrifiante montagne de connaissances dont chacun savait instinctivement qu’il n’avait aucune chance d’en atteindre un jour le sommet, ni de simplement tutoyer ces hauteurs quasi divines. Aujourd’hui, c’est l’élève qui est « au centre du projet éducatif », jeune pousse rebaptisée « apprenant », ébauche d’être humain qui fera l’objet de toutes les sollicitudes et de toutes les attentions.

Comment un roitelet entouré de sa cour songerait-il une minute à se fatiguer pour apprendre toutes ces choses absconses ? Il y a des gens pour ça !

S’il advenait néanmoins qu’un audacieux inconscient se lançât avec un enthousiasme suspect dans la découverte du programme scolaire, il serait vite calmé par les nombreux obstacles dressés sur sa route.

En premier lieu - les vacances scolaires, fréquentes et longues, mais celles-ci existent depuis longtemps et n’ont jamais empêché un glandeur reconnu, comme votre serviteur, de parvenir à retenir finalement des bribes de savoir.

Depuis mon départ de ces temples de l’éducation que sont les préfabriqués, les innovations en matière de non-travail n’ont pas cessé.

Par exemple, les voyages linguistiques, jamais évalués, au bilan écologique aussi noir que le nuage culier d’un bus de voyage deux-ponts-WC-home cinéma incorporé. Tout ça pour faire passer son niveau d’anglais de 6,33 à 6,34 sur l’échelle du CECRL, au prix d’une organisation digne des armées napoléoniennes.

Non, je blague, l’échelle CECRL (A1, A2, B1, b2, C1, C3) est trop imprécise pour seulement parvenir à mesurer le progrès accompli grâce à six journées de visite dont un aller et un retour en beuglant dans les bus ! A la rigueur, si l’on utilisait les sous-niveaux prévus à l’origine comme une arborescence infinie (A2,5), à destination des spécialistes, cela serait possible, mais c’est mal barré vu que lesdits spécialistes n’en sont encore qu’à peaufiner les outils de mesure de ces niveaux de langue...

En tout cas, une semaine de voyage à Londres, tous frais payés ou presque, rien d’étonnant à ce que les profs de langue en demandent toujours plus, plus longtemps, plus loin, jusqu’aux « States » ! Tout en se plaignant que c’est épuisant de surveiller ces démons, que leurs mérites et leur dévouement ne sont pas suffisamment reconnus…

Plus fort encore : lorsque les accompagnateurs sont en voyage linguistique, leurs autres classes n’ont pas cours ! Car en règle générale, pour une malheureuse semaine d’absence ils ne sont pas remplacés. C’est d’ailleurs un principe qui s’applique aux stages de courte durée : « Maman, j’ai pas cours de maths, mon prof est en stage ! »
Donc 1 voyage = 4 à 6 classes sans cours pour une semaine !

C’est même un axiome de base : toute idée qui permet de diminuer le travail des élèves et des professeurs se voit appliquer un coefficient multiplicateur, parce que durant le temps de travail perdu à faire autre chose, une autre classe se verra pénalisée, et lorsque à son tour l’autre classe aura droit à la même activité, la première se tournera les pouces à son tour. Bon, je reconnais que dit comme ça, c’est moins clair que le poids du volume déplacé.

Essayons donc avec un exemple vécu : une visite à un musée ou une expo-photo. Quand le prof de français de l’élève A accompagne la classe A, la classe B n’a pas cours. Quand le même prof accompagnera la classe B, l’élève B n’aura pas cours, mais l’élève A non plus, s’il devait avoir ce professeur-là, ce jour-là !
1 journée de perdue = 2 journées de perdues, initiant déjà les élèves à la logique floue de la physique quantique.

Au primaire, c’est encore plus facile : il suffit de multiplier les rencontres sportives interclasses, intervillages, intercommunautés de communes, inter-pelouses etc., développant ainsi l’esprit de compétition (qui sommeille chez certains enfants), tout en améliorant le bronzage des enseignants – le soleil est nécessaire à la fabrication de la vitamine D, et un enseignant carencé est un mauvais enseignant.

On peut aussi faire venir une étudiante « native english » nécessiteuse, payée par le Conseil général, qui permettra à l’instit de se décontracter - malheureusement, un quart d’heure d’anglais est un maximum pour des enfants qui ne comprennent pas pourquoi on ne parle plus français à l’école.

En 2009, les établissements ont été aidés par un allié inattendu : le virus de la grippe A, qui est d’une aide précieuse pour fermer durant une semaine des dizaines d’établissements. Malheureusement, ça ne marche qu’une fois, quoique.. il paraît qu’au Ministère on réfléchit pour l’an prochain à une grippe D ou Z, afin de liquider le stock de vaccins 2009 et la montagne de masques empilés dans les hangars militaires top-secrets !

Mais au-delà d’un certain nombre de sorties, certains parents finiraient par protester : il y a des gâcheurs partout. Aussi l’État a-t-il introduit un nouveau concept : les stages d’observation des 4e ou 3e, qui doivent maintenant passer une semaine dans une entreprise à observer un métier.
Stages obligatoires : même si un élève supplie à genoux devant l’école qu’il veut faire une dissertation sur Victor Hugo ou factoriser des grands nombres, il sera impitoyablement chassé du temple du savoir à coups de double décimètre : « Va observer ailleurs, si j’y suis ! ».

Je m’empresse d’ajouter que l’observation est une activité noble, qui puise sa légitimité dans des traditions millénaires, lorsque nos ancêtres allaient observer les mammouths pour les pister.

Il va de soi que ceux qui ont des entrepreneurs dans les relations familiales feront deux ou trois petites demi-journées et se reposeront à la maison, ou joueront au tennis, rompant ainsi l’égalité républicaine, tandis que leurs camarades moins chanceux se taperont scrupuleusement cinq jours ouvrables, les yeux lourds à force d’observations ouvrières. Quant aux questions de transport vers une lointaine entreprise, que les familles devront improviser alors qu’elles ont eu tant de mal à s’organiser pour déposer et récupérer leurs enfants, ce n’est pas le problème de l’école.

Ne me faites pas écrire ce que je n’ai pas dit : il s’agit d’un honorable projet, probablement destiné à revaloriser les filières professionnelles, mais qui rappelle fâcheusement le temps jadis de l’ex-URSS, lorsque l’État envoyait les étudiants aider les paysans à leur récolte - car les étudiants étaient des profiteurs et les paysans des héros de la nation ; il va sans dire que les paysans étaient ravis de voir arriver cette main d’œuvre gratuite et corvéable !

Consciente du problème, l’EN a prudemment spécifié que les élèves ne devaient qu’observer : 4 heures à regarder un type bosser ! J’espère qu’on fournira un siège à ces stagiaires d’un nouveau type...

D’ailleurs, tant qu’à observer, je gage qu’ils préfèreraient observer une jeune et jolie prof stagiaire venue dans leur école s’initier sur le terrain aux mystères de la pédagogie, confortablement assis dans une salle bien chauffée, qu’observer un ouvrier ou un artisan dans un local ouvert aux quatre vents…

Quoi qu’il en soit, ça fera toujours une semaine de moins à bosser !

Naturellement, les classiques restent des valeurs sûres : grèves, réunions syndicales, stages de formation, projection de films (en solidarité avec les malheureux élèves sans télévision), etc. Et un vieux de la vieille : les classes de neige, un classique du CM2 assez sympa, dommage que ça s’arrête en 6e !

Au primaire, il existe une méthode efficace mais délicate à manier : faire courir les enfants sous la pluie (si, si, c’est arrivé deux fois à mes enfants !), pour un cross interclasses ou pour le Téléthon, en espérant qu’ils attrapent un gros rhume, lequel, avec un peu de chance, se sera transmis à deux ou trois autres élèves, allégeant ainsi la classe. Mais attention, cette méthode est d’un maniement extrêmement délicat, à n’utiliser qu’en cas d’épuisement professionnel de l’enseignant (« burn-out »), car il importe que jamais les parents ne comprennent que c’est une ruse, ils risqueraient de mal le prendre...

Ah ! J’ai failli oublier deux grandes nouveautés par rapport au temps jadis : certaines activités scolaires trop difficiles ont été remplacées par des activités accessibles à un chimpanzé moyennement doué. Par exemple en musique, où jouer d’un instrument est un long chemin digne d’un apprenti bouddhiste, il a été décidé de privilégier le chant et l’écoute ; un peu comme quand les jeunes écoutent leur MP3 ou leurs Ipods, mais à l’école !

Pourquoi personne n’a-t-il songé à initier tous les enfants à la rythmique sur des tam-tams, des djembés, des darboukas ou autres percussions aussi anciennes que l’humanité, qui eussent sans nul doute enthousiasmé et apaisé ces élèves par l’énergie qu’elles demandent, je n’en ai pas la moindre idée.

Il en a été de même dans le dessin, où les pédagogues du ministère ont sans doute jugé que l’effort jadis demandé aux élèves était excessif, comme soulever un crayon, apprendre à ombrer une sphère, dessiner une chaise ou les rudiments d’un portrait.

Les jeunes générations font maintenant de l’art plastique, où il leur est demandé de laisser s’exprimer leur créativité, de créer une œuvre « habitable par le spectateur », qui sera ensuite notée au demi-point près ! Comme m’a dit un parent d’élève : "Je me demande si je ne vais pas déménager à côté de la décharge publique, parce que mes gosses réclament chaque semaine des matériaux de récupération pour les arts plastiques !"

Parallèlement, la matière « arts plastiques » comporte de la théorie, l’Histoire de l’art, dont le programme est si vaste (tous les arts, toutes les époques), qu’il a dû être réparti entre le primaire et le secondaire, et au collège entre l’art plastique et la musique !

« Les compétences artistiques attendues
 Pour la composante pratique, les élèves seront capables :

- De maîtriser des savoirs et des savoir-faire préparant l’émergence d’une expression plastique ;

- De posséder des moyens pour une expression personnelle épanouie et diversifiée dont l’exigence artistique est perceptible.
 Pour la composante culturelle ;

- De posséder les connaissances nécessaires pour identifier et situer dans le temps les œuvres d’art, 

- D’être ouvert à la pluralité des expressions dans la diversité de leurs périodes et de leurs lieux. »
(cliquer sur BO spécial août 2008, pour avoir en pdf le programme détaillé)


Ça a quand même une autre gueule que d’apprendre bêtement à dessiner, à peindre ou à sculpter un bidule !

Étrange paradoxe de l’Éducation nationale qui diminue l’effort demandé aux élèves tout en affichant un programme digne d’un étudiant des Beaux-Arts !

Cacher la réalité (l’initiation) par des objectifs délirants, c’est un classique de l’EN déjà bien rodé par les langues vivantes : jamais les objectifs affichés pour le bac ne seront atteints, sauf à prendre de grosses libertés avec l’échelle de niveau CECRL.
(Agoravox)

On pourrait penser que les matières principales échappent à ce mouvement, mais pas du tout : en maths, par exemple, il y a longtemps que le sort du calcul mental a été réglé par l’omniprésence des calculatrices, qui se sont perfectionnées jusqu’à faire des trucs seulement connus de quelques professionnelles !
(« Dis, tu me fais l’intégrale ? »)
Le français, alors, notre langue et ses chaussetrappes échapperaient seules à cette flemme généralisée ? Eh ben non, même pas.
Certains se plaignent que le niveau des élèves en français a baissé, qu’ils font trop de fautes. Balivernes passéistes ! L’époque n’est plus à la dictée de papa, avec ce vieux ringard de Topaze qui accentuait les plurielsses-zé-les liaisons.
Certains enfants pêchent à la ligne, mais la plupart pèchent à chaque ligne : autant de lignes, autant de fautes… Mathématiquement, on en déduit que si la dictée comportait moins de lignes, les élèves feraient moins de fautes ! Allons plus loin : de nos jours, quel professionnel sérieux écrit encore lui-même son courrier ? Celui qui n’a pas une secrétaire, une Rolex et un dictaphone n’est-il pas un raté ?
Soyons modernes tout en travaillant moins, c’est quand même l’objectif final, et supprimons la dictée de Jules Ferry ou de Pivot au profit d’une « dictaphonée », d’un apprentissage du dictaphone. Et pour respecter la parité, introduisons les jeux de rôle dans nos écoles : à tour de rôle, filles et garçons feront le ou la secrétaire, abolissant déjà le plafond de verre en une leçon d’instruction civique. Deux matières pour la sueur d’une seule : encore un cours de moins !
Dictaphones, Ipods, traitement de texte et jeux de rôle : moins de travail tout en s’amusant, voilà l’école de demain ! Et s’il faut vraiment respecter accords et liaisons, laissons aux machines le soin d’accorder-rou pas, selon les voeux de François de Closets : place à la dictée du 21e siècle, où chaque élève répètera dans son dictaphone intelligent le texte photocopié et distribué par le prof ! A noter que celui-ci lui aura lui aussi moins de travail, s’épargnant définitivement la lecture assommante de textes abscons, truffés de pièges. Que du bonheur.

Allez, finissons l’année sur un grand classique du glandouillage : la remise des livres, qui marque la fin de tout travail scolaire ! A la place, on peut se faire une toile, et, pour vous dire jusqu’où peut aller le laxisme, il arrive qu’un prof d’anglais montre Harry Potter en version française, même pas sous-titrée en anglais !

Pendant la dernière semaine, c’est tout juste si on ne chasse pas à coups de compas (pas de fourches dans les écoles) les rares élèves qui persistent à venir en cours – si j’ose employer ce mot pour ces derniers jours de juin !

Mais là où moi, glandeur reconnu, je tire mon chapeau aux nouvelles générations, profs et élèves confondus, c’est quand je vois qu’on envisage maintenant de les payer pour bosser ! Jamais je n’y aurais pensé ; trop forts les jeunes :

- Tu payes, je bosse, tu payes pas, je glande !

Après tout, n’est-ce pas la définition même du travail à l’âge adulte ?

Tout travail mérite salaire, et je vais de ce pas (traînant) demander à mon avocat de poursuivre l’État, afin d’être dédommagé pour toutes ces années de bahut durant lesquelles j’ai bossé gratos ! Pas beaucoup, certes, mais quand même, c’est une question de principe, ça méritait au moins une sorte de SMIC ou de RSA de l’élève.

J’apprends à l’instant que l’histoire va être supprimée du programme des filières scientifiques. Mais là, je dis non : trop peu, c’est pas assez 
 
On leur mâche le non-travail à cette génération, car, il faut le savoir, si glandeur n’est pas encore un métier, ça se mérite !

(Nota  : ce texte est une fiction, aucun élève n’a été maltraité durant sa rédaction, rien n’est exact, le moindre détail est fictif, et c’est à peine si le mot « école » existe. Quoique, après vérification dans le dictionnaire, il est référencé comme « Établissement dans lequel on donne un enseignement collectif ». Il semble bien que le lieu où tant de gens déposent leurs enfants ne soit pas une simple garderie. Dont acte.

 Il va sans dire que nos élèves travaillent dur, que nos professeurs sont exemplaires, que les activités d’éveil sont destinées à (r)éveiller les élèves, que les sorties scolaires ont toutes pour objet d’ouvrir l’esprit, de découvrir le monde, s’initier aux arts, de voir plus loin que l’horizon d’un collège miteux/rénové/neuf (rayer les mention inutiles), que les rencontres sportives visent à développer la solidarité de groupe et la sociabilité, mais aussi l’esprit de compétition nécessaire à l’heure de la mondialisation, car la première chose à apprendre, à l’école comme ailleurs, c’est que la vie est un combat de tous les instants.

J’espère échapper aux poursuites juridiques en répétant que tout cela est sorti d’un esprit perverti par les bandes dessinées et les jeux vidéos, alors que le vrai élève se plonge avec délices dans "La Princesse de Clèves", espérant quelque scène osée.)
 
 
 

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