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18 octobre 2009 7 18 /10 /octobre /2009 18:34

Dix-huit ans après son adoption (!), cette réforme vient seulement l’an dernier d’être inscrite dans des programmes scolaires.

En effet, elle a été en 2007 introduite dans la note du Bulletin officiel (n° 5, 12 avril 2007) concernant les programmes de l’école primaire, page 81, cycle des approfondissements, note de bas de page.

"On s’inscrira dans le cadre de l’orthographe rectifiée. Les rectifications définies par l’Académie française ont été publiées au Journal officiel de la République française le 6 décembre 1990, édition des Documents administratifs. Elles se situent tout à fait dans la continuité du travail entrepris par l’Académie française depuis le XVIIe siècle, dans les huit éditions précédentes de son Dictionnaire."


1. Historique

Datant officiellement de 1990, les propositions de cette réforme sont tout à fait légales, et recommandées depuis son entrée en vigueur.

"Aucune des deux graphies ne peut être tenue pour fautive. Ce principe, publié en France au Journal officiel, doit dans tous les cas être respecté : dans les écrits de vos élèves, aussi bien l’ancienne que la nouvelle orthographe doivent être admises, dans tous les cas."

La nouvelle orthographe avait fait l’objet de circulaires dans plusieurs pays francophones.

Les Québécois ont-ils été suffisamment consultés dans la phase préparatoire, ou ont-ils dû prendre le train (disons plutôt la tortue) en marche - je l’ignore, toujours est-il que la commission consultative était variée dans sa composition.

"Je rappelle enfin l’avis favorable donné, avant la publication officielle, par les Conseils de la langue du Québec et de la Belgique francophone et, après la publication, par le Conseil international de la langue française, où l’ensemble de la Francophonie est représenté. Ce n’est donc pas une affaire purement hexagonale ; d’ailleurs, le Conseil qui est à l’origine des rectifications comptait quatre membres étrangers, dont un Belge."

A la lecture de ce document, d’ailleurs intéressant, il semble plutôt que, comme chez nous, cette réforme ait déclenché un vif débat.
(dernier lien en bas de page Wiki : "L’essentiel de la nouvelle orthographe")

Il faut noter que nous n’étions pas les seuls pays à souhaiter une simplification de certaines aberrations orthographiques :

"En 1994, l’Allemagne créait une commission d’experts en vue de réfléchir à une réforme de l’orthographe allemande : il s’agissait de simplifier l’écriture de l’allemand par la suppression des graphies illogiques, la réduction du nombre de règles et la germanisation de la graphie des mots empruntés à d’autres langues. Ces objectifs présentent plusieurs analogies avec ceux qui sont poursuivis dans les Rectifications de l’orthographe du français. Mise en œuvre en 1998 pour une période de transition de sept ans, la réforme de l’orthographe allemande devait entrer en vigueur de façon définitive le 31 juillet 2005. Après plus de cinq ans d’expérimentation dans les écoles aussi bien que dans les médias, voilà cependant que les principaux éditeurs de la presse écrite se rebellent et déclarent qu’ils reviennent à l’orthographe classique."

(Cet article est tiré du quotidien Le Soleil de Québec du 9 septembre 2004, page A13.)


2. Pourquoi a-t-on fait cette réforme ?

Tout simplement pour supprimer quelques aberrations, introduire un soupçon de logique et de rationalité dans le monde un peu foldingue de l’orthographe. Même si on peut toujours rationaliser et tout expliquer par l’étymologie et l’histoire, le français est connu pour ses fantaisies d’écriture. A noter que la grammaire n’était quasiment pas concernée, et que les propositions s’efforçaient de cibler des points logiques qui paraissaient pouvoir faire consensus, au moins parmi les membres de la commission !

Un exemple : le tréma qui doit maintenant indiquer la lettre à prononcer, comme dans "aigüe", "ambiguë" ; quel intérêt y aurait-il à disposer de ce signe diacritique, si c’est pour le coller à côté de la lettre qui fait exception, et non pas dessus ?

Autre exemple, mon préféré : on peut enfin se faire plaisir et écrire sans maux de tête les nombres complexes, avec des tas de traits d’union : mille-neuf-cent-quatre-vingt-dix !

Dernier exemple : harmoniser le pluriel de beaucoup de noms composés (des pèse-lettres), et souder beaucoup d’entre eux : portemonnaie, portefeuille.

Pour mémoire (hors sujet mais c’est pour le plaisir) : depuis toujours, chacun est libre d’adopter les septante, octante et nonante de nos amis francophones, plus logiques pour l’apprentissage dans l’enfance, plus efficaces pour le calcul mental, et dont l’usage est légal depuis bien avant mille-neuf-cent-nonante !

Que du bonheur !


3. Les réticences en France et ailleurs

"Le coût d’apprentissage de l’orthographe française, en temps et en efforts, est en effet très élevé, pour des résultats médiocres : en conséquence, le maintien en l’état de la norme rend la maîtrise de la langue écrite inaccessible à beaucoup d’utilisateurs, francophones ou étrangers". A la veille de la publication de nouveaux programmes du primaire, Antoine Fetet, maître formateur, défend l’idée de la simplification orthographique. Pour cela, il suffirait d’une prise de conscience. "Les enseignants attendent un changement de la part des éditeurs, qui eux-mêmes espèrent une orientation sans équivoque du ministère et une demande forte… des enseignants. Qui fera le premier pas ? Est-ce si difficile que ça de se jeter à l’eau ? Quel sera le prix à payer pour les différentes catégories d’utilisateurs de la langue ?"

"Il serait hypocrite de prétendre que la réforme est un échec, alors qu’aucun des acteurs du monde de l’enseignement ou de l’édition ne l’a vraiment mise en œuvre ! Qui de ces acteurs fera le premier pas ?"

L’Office québécois de la langue française avait adopté une position sage et nuancée : "Dès 1991, l’Office québécois de la langue française s’est déclaré, de façon générale, favorable à l’application des rectifications de l’orthographe, mais, étant donné les réticences, voire l’opposition, qu’elles soulevaient dans divers milieux en France et ailleurs, il n’a pas voulu faire cavalier seul dans ce domaine. [...] Dans ses travaux et publications, l’Office donnera désormais la priorité aux nouvelles graphies dans la mesure où elles sont attestées dans les dictionnaires usuels", peut-on lire sur le site de l’organisme.

Bref, ce n’est pas demain la veille que les élèves se mettront à écrire "ognon" ou "boutentrain", estime Mme de Villers : "Depuis 150 ans, aucune réforme de l’orthographe n’a réussi. Parce que ceux qui la maîtrisent, et qui se sont donné beaucoup de mal pour l’apprendre, ne veulent pas abandonner ce pouvoir. Et ce sont ceux qui peuvent parler le plus fort, comme les auteurs et les spécialistes."

Heureusement, Suisse, Belgique et Québec se sont montrés moins timorés que la France en ce domaine : "Reste que les facultés d’éducation des universités québécoises n’ont pas attendu une consigne du ministère pour faire la promotion de la nouvelle orthographe auprès des futurs enseignants."

Autre point délicat et rarement abordé : certains enseignants ne connaissaient et ne connaissent tout simplement pas les détails de cette réforme de 1990 ! Gageons que ça va venir... Depuis des années, certaines graphies justes ont été notées par les maîtres comme fautives… Dans bon nombre de cas, heureusement, les élèves, qui n’avaient pas fait exprès d’écrire juste, ne se sont pas aperçus qu’on leur comptait faux ce qui était juste ! Heu... on s’embrouille un peu, non ?

Ayons au passage une pensée compatissante pour les parents un peu perdus dans cette histoire, mais plus l’incertitude persistera sur le destin de cette réforme, plus cette confusion se pérennisera (je voulais écrire règnera, mais j’hésite sur régnera / règnera).

Les dictionnaires, bibles de la langue, se sont montrés tout aussi indécis que le premier pékin venu, et ce n’est qu’au fil du temps que, cahin-caha, chacun adopta à son rythme tel ou tel aspect de la réforme.

Par exemple, mon Littré 2006 donne les deux graphies suivantes : aiguë, aigüe. De même, le mouvement s’accélère chez tous les éditeurs – qui ont longtemps été dubitatifs devant le manque d’enthousiasme des milieux éducatifs.

"En effet, le Dictionnaire Larousse Junior est 100 % à jour en nouvelle orthographe en 2009. De son côté, le dictionnaire grand public, Le Larousse des noms communs est également 100 % à jour en nouvelle orthographe."


4. Et le futur ?

La vie continue, il est temps de songer à la prochaine étape. A l’évidence, la prochaine réforme doit impérativement porter sur cette sal... de participe passé, notamment celui des verbes pronominaux, ce monstre d’irrationnel.
Personnellement, à mesure que les années passent et que mes neurones se raréfient, j’ai beau avoir lu la règle dix fois, je l’ai oubliée onze fois...

Pourquoi "ces arbres que j’avais vus grandir (avec accord), je les ai vu abattre (sans accord)" ?
Pourquoi l’exception de faire + infinitif : "ces gens, je les ai fait venir" ?
Pourquoi les deux possibilités pour certaines formes : "les problèmes qu’on m’a donné(s) à résoudre" ?
(Exemples tirés du Grevisse)

Petit exercice pratique : sachant que le participe passé des verbes ne pouvant avoir de complément d’objet direct est toujours invariable (se parler, se plaire, se sourire, se succéder), faut-il accorder dans le cas du verbe "s’habituer" ?
ils s’y sont habitués / ils s’y sont habitué
ils se sont habitués à / ils se sont habitué à

Si vous me répondez "je m’en tape" ou "rien à cirer", je ne suis pas loin de partager votre opinion ; de toute manière, je ne suis pas sûr de la réponse. Faut-il être un grand écrivain pour avoir l’insigne honneur d’écrire sans fautes ? Je ne parle pas du style, mais de la simple et modeste ambition de ne pas dépasser deux fautes par page... Un français correct doit-il rester l’apanage d’une grosse poignée de fins lettrés ?

Même chez les auteurs, beaucoup ont la prudence de passer leur courrier au correcteur orthographique... et tous les grands journaux, et tous les éditeurs ont des correcteurs humains pour suppléer aux défaillances humaines autant qu’à celles de l’"intelligence artificielle".

A quoi bon des règles si absconses que la plupart des Français ne les connaissent pas, si peu logiques et si embrouillées que, même parmi les lettrés, bien peu sauraient de mémoire et sans révision expliquer de vive voix ce participe passé des verbes pronominaux ? Or, ce qui se conçoit bien s’énonce clairement. N’y aurait-il pas un désir de maintenir une distinction de classe, entre le commun et ceux qui maîtrisent peu ou prou la langue soutenue ? Si telle est la volonté inconsciente qui fait sursoir à cette évolution, quelques difficultés en moins n’y changeraient rien.

La nécessité d’une réforme de l’accord du participe passé est largement reconnue : la plupart des spécialistes s’accordent à le critiquer, à rappeler son origine absurde, son inutilité… et pourtant rien ne se fait, comme si notre langue était figée, comme si avaient le droit de vivre et d’évoluer les seuls SMS, parlers locaux, argots des uns et des autres, quand le "vrai" français, le bon, le pur, le littéraire, la langue soutenue, devrait demeurer immuable.

"Clément Marot a ramené deux choses d’Italie : la vérole et l’accord du participe passé... Je pense que c’est le deuxième qui a fait le plus de ravages !" (citation présumée de Voltaire)

Trois articles sur les origines de ces aberrations :

Le participe passé dédramatisé

Celui par lequel le scandale est arrivé…

A propos de la langue (1) : sacré Marot !

En outre, la commission de sages, qui naguère plancha sur la réforme de 1990, a déjà esquissé cette réforme, en recommandant d’étendre l’invariabilité de "faire + infinitif" au verbe "laisser", considéré comme une sorte d’auxiliaire : "elle s’est laissé mourir, je les ai laissé faire, laissé dire, laissé entendre", etc.

Nous n’avons pas de statistiques ou d’études à ce sujet, mais nous ne serions pas étonnés que cette faute de l’accord du participe passé soit la plus fréquente de France ! A ce point-là, d’ailleurs, est-ce encore une faute ? N’est-ce pas devenu une tolérance, une saine variabilité orthographique, une nécessaire souplesse adaptative de notre langue ?

Alors, accordons-nous pour les accorder tous, ou aucun !


5. Conclusion

Cette discrète entrée de la réforme de l’orthographe de 1990 (!) dans les recommandations ministérielles pour l’école primaire sera-t-elle le déclic pour enfin faire entrer dans l’usage des modifications que, personnellement, nous trouvons tout à fait de bon sens ? Rappelons que ces modifications avaient fait l’objet d’un consensus, qu’il ne s’agissait pas du choix irraisonné d’un quelconque groupuscule réuni en commission, mais au contraire de recommandations soutenues par les Académies (ou leurs équivalents) de trois grands pays francophones.

Espérons qu’il ne faudra pas attendre vingt ans pour une prochaine réforme, qui devrait selon nous porter au minimum sur le participe passé, car le participe passé, c’est l’avenir !

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