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18 octobre 2009 7 18 /10 /octobre /2009 17:59

Le groupe d’intellectuels présidé par M. Amin Maalouf, constitué pour conseiller la Commission sur le plurilinguisme, dans le cadre de l’année 2008 du dialogue interculturel, a présenté son rapport, intitulé « Un défi salutaire », au commissaire Orban.

Rapport disponible en français.

Le site de l’APLV en fait une présentation neutre.

Le commissaire Orban, lui, est enthousiaste.

1. Les points principaux

— Le rapport met l’accent sur les relations bilatérales entre deux pays et deux peuples, chaque pays - ou langue - devant disposer d’un nombre suffisant de locuteurs bilingues de haut niveau dans ces deux langues.

— Le groupe propose la notion de "langue personnelle adoptive", à considérer comme une "seconde langue maternelle" que chaque citoyen devrait apprendre, qui serait intégrée tout au long de la vie scolaire, universitaire, professionnelle ou même à la retraite.

— Pour les immigrants, la langue personnelle adoptive serait, en règle générale, celle du pays où ils ont choisi de s’établir. Les langues d’origine des immigrants de pays hors-UE devraient aussi faire partie des langues possibles pour les Européens comme LPA.

— Les anglophones natifs seraient incités à adopter une telle "seconde langue maternelle" afin de ne pas demeurer monolingues.

— Le rapport recommande que les pays constituent des instituts ou organismes communs qui soutiendraient ces duos de langues et les diverses actions destinées à favoriser leurs enseignements (partenariats, échanges, jumelages, etc.).

— Ce rapport a choisi une voie "ambitieuse et réaliste", en tout cas suffisamment ambitieuse pour envisager que l’UE montre au monde comment résoudre la question de la communication : "Nous la croyons même en mesure d’offrir à l’humanité entière le modèle d’une identité fondée sur la diversité."

— Quant aux détails pratiques, ils n’ont pas été jugés du ressort de ce groupe de réflexion : "Dans le cadre de ce rapport, nous n’avons pas cherché à énumérer les mesures à prendre pour traduire sur le terrain l’orientation que nous préconisons. Il nous a semblé qu’à ce stade, il fallait d’abord fixer un cap et tenter de convaincre nos concitoyens et nos dirigeants de sa pertinence."

2. Nos remarques

— Recommander qu’une deuxième langue étrangère soit enseignée beaucoup plus intensivement que la première, qualifiée, elle, de langue de communication, il fallait y penser !

— Il faudra convaincre les parents et les enfants plus grands d’apprendre plus intensément cette troisième langue que la langue de communication, le plus souvent l’anglais. Par la force ?

— Si les anglophones natifs sont effectivement incités à choisir et apprendre eux aussi cette langue adoptive, il n’en reste pas moins que les anglophones ne seraient tenus que d’apprendre une seule langue étrangère à un bon niveau, quand tous les autres (95 % de la planète) devraient en apprendre deux ! Ce rapport entérine cette injustice flagrante.

— Le statut de l’anglais, lingua franca officieuse de l’UE ou langue de communication majoritairement choisie - ou imposée - n’est pas remis en cause, même si le rapport juge préférable que certains choisissent comme langue de communication une autre langue que l’anglais. Ce thème, pourtant central lorsqu’on plaide pour la diversité linguistique dans l’UE, n’est pas réellement débattu.

— Selon le site "l’Observatoire du plurilinguisme", la version anglaise est sortie six mois avant les autres langues : incroyable maladresse pour un rapport sur le plurilinguisme ou confirmation du double jeu de la Commission vis-à-vis des langues de l’Union ?

— Pour penser que tous les Européens ont envie d’apprendre une langue aussi intensément que leur langue maternelle, il faut être déconnecté du monde réel ! Si les pays à plusieurs langues officielles ont des difficultés, c’est justement parce que l’engagement d’apprendre celle(s) des autres communautés est rarement respecté ou seulement par une connaissance rudimentaire de celles-ci.

— Le rapport oublie que les pays et les régions n’ont pas tous les mêmes intérêts stratégiques et linguistiques, les mêmes zones d’influence, et que leurs choix de langues sont différents (flamand, catalan, finnois, etc.)

— Dans ces pays plurilingues, très peu de citoyens sont réellement d’un niveau "seconde langue maternelle" dans l’autre langue nationale, alors comment imaginer qu’on puisse appliquer à grande échelle ce qu’on ne réussit même pas à une échelle bien plus modeste ?

— Ouvrir le choix de cette seconde langue maternelle à des langues non-européennes est certes ambitieux, mais complique encore un problème que l’on n’arrive déjà pas à résoudre au sein de l’UE.

— Le rapport condescend à reconnaître que de nombreux problèmes logistiques se poseraient pour offrir le choix de cette LPA, et ne voit de solution miracle que dans la technologie :

"Cela suppose sans doute une unification des horaires, afin que les mêmes tranches soient consacrées à l’apprentissage des langues dans plusieurs pays à la fois ; à ces heures-là, chaque élève européen se brancherait sur son propre cours de grec, de néerlandais, de roumain, ou d’estonien."

On voit le "réalisme" de ces propositions et le sens pratique ou l’expérience du terrain et de l’enseignement des langues.

— De toute façon, les modalités pratiques n’ont pas été jugées du ressort de cette commission :

"Dans le cadre de ce rapport, nous n’avons pas cherché à énumérer les mesures à prendre pour traduire sur le terrain l’orientation que nous préconisons. Il nous a semblé qu’à ce stade, il fallait d’abord fixer un cap et tenter de convaincre nos concitoyens et nos dirigeants de sa pertinence."

Ce parti pris affiché de rester sur les hauteurs conceptuelles et de ne pas mettre les mains dans le cambouis empêche à notre avis de percevoir à quel point ce projet est déconnecté du monde réel.

— Le rapport reconnaît que le choix d’une LPA ne serait pas toujours un vrai choix, puisque celui des parents. Il convient donc que l’enfant puisse en changer en cours de route. Faudra-t-il signer des formulaires, comme lorsqu’on change d’identité ? N’est-ce pas un peu bureaucratique comme projet ?

"Sans doute le libre choix d’une langue personnelle adoptive ne pourra-t-il pas toujours se faire une fois pour toutes. Il sera généralement effectué, pour les jeunes enfants, par les parents et par l’école plutôt que par l’élève lui-même."

Ce passage ambigu rappelle donc entre les lignes que le libre choix des langues existe rarement, aucune école n’offrant une large palette de langues. Certains pays, comme l’Italie, le Portugal, certains pays nordiques ou la France imposant même telle ou telle langue au primaire, le plus souvent l’anglais.

Ces intellectuels semblent donc entériner la notion d’arbitraire, accepter que parfois le choix soit fait non par les parents, mais par l’école, ce qui ne manque pas d’étonner. La notion de liberté est-elle incompatible avec l’UE ?

Pourtant, dans un passage du rapport on sent un rafraîchissant souffle de liberté : "L’un des avantages de l’approche que nous préconisons, c’est qu’elle n’a pas besoin, pour être mise en place, d’attendre que tous les décideurs nationaux ou communautaires se soient prononcés. Chaque personne peut prendre la décision de choisir sa langue personnelle adoptive ; chaque pays, chaque ville, chaque commune, chaque entreprise, chaque institution pédagogique peut prendre des initiatives allant dans ce sens. A titre d’exemple, une institution scolaire pourrait décider d’introduire dans son programme une langue ’inattendue’, distinctive, ne faisant pas partie de celles qu’on y enseignait d’ordinaire."

Rappelons que l’espéranto est toujours interdit en France au bac et fortement déconseillé aux chefs d’établissement qui souhaiteraient lancer quelques cours extra-scolaires dans leurs locaux. Cet appel à une rébellion de la base est comme le coin de ciel bleu que voit de sa cellule un prisonnier politique !

— Le rapport formule "(...) le souhait que deux langues étrangères soient enseignées dans chaque pays dès le plus jeune âge", alors même qu’aucune étude scientifique n’a montré d’avantages à l’enseignement précoce, hormis une plus grande facilité musicale, qualité que le projet européen FEEL d’apprentissage de phrases et d’alphabets d’une dizaine de langues européennes suffirait à développer à l’école primaire, en respectant une vraie diversité et un vrai choix ultérieur de langues étrangères.

— Une fois de plus, il nous semble qu’on sous-estime l’immense travail qu’est l’apprentissage d’une langue étrangère et on reste dans l’illusion que des centaines de millions de personnes vont atteindre un niveau C1 du CECR dans cette seconde langue personnelle adoptive.

— C’est dans sa propre langue qu’on pense le mieux ; on néglige cet aspect en prônant l’enseignement de certaines matières directement dans cette troisième langue (LPA), en se calquant sur des filières d’élite ou spécialisées comme les sections européennes ou les programmes Emile (qui marquent le pas pour ces raisons et pour d’évidentes difficultés logistiques). Alors même que l’Unesco commence à considérer que recevoir un enseignement dans sa propre langue pourrait être un droit.

Chaque parent se demandera aussi - pourquoi l’enseignement est renforcé dans cette LPA et non dans la langue de communication choisie (ou imposée) en LV1, l’anglais ! Va-t-on imposer cet apprentissage dans une langue troisième, sous peine de perdre les allocations familiales, par exemple ? Genre : "nous allons faire le bonheur de vos enfants, de gré ou de force !"

— Le rapport néglige les nombreux avis autorisés pour lesquels la simple présence de l’anglais, que ce soit en LV1 ou LV2, ôte toute motivation réelle de travailler intensément une autre langue, car la première langue étrangère demande déjà énormément de travail. Là encore, on retrouve l’habituelle sous-estimation de la difficulté des langues étrangères quand on vise un bon niveau, alors que cette LPA envisage un niveau proche de celui de sa langue maternelle !

— Ce rapport bénéficie déjà de présentations détaillées, de commentaires favorables du commissaire Orban dans les médias, alors que d’autres ont été totalement passés sous silence, comme le premier qui fut commandé par l’UE sur l’apprentissage précoce des langues, qui était très prudent et a ensuite été remplacé par un nouveau rapport ! De même, le rapport Grin sur le coût économique des différentes solutions à la communication dans l’UE a-t-il été boycotté et par l’UE et par les médias français...

Il y a donc deux types de rapports : ceux qui sont conformes au dogme, qui ne remettent pas en cause - ou si peu - la position de l’anglais comme langue de communication dans l’UE, et les autres, qui osent envisager d’autres voies à explorer et sont mis au placard !

— Dernier point et non des moindres : ce rapport est entièrement basé sur la notion de relations bilatérales entre pays et entre peuples, écartant de fait toute réflexion sur le dialogue entre Européens, notion pourtant essentielle à la construction et à l’intégration européennes.

Toute la réflexion est consacrée à cette troisième langue, LPA, alors que la question de la seconde langue étrangère ou langue de communication est délaissée. L’ouverture du rôle de langue véhiculaire à d’autres langues que l’anglais est certes mentionnée, mais sans plus... Négliger la question centrale, il fallait y penser !

— "Elle pourrait même donner à la construction européenne un nouvel élan, un nouveau souffle."

Leur conclusion, au moins, ne manque pas de souffle !

Si nous étions méchants, nous demanderions s’il a bien été vérifié que tous les membres de ce groupe d’intellectuels étaient bien des intellectuels ! Non, je déconne, on voit très bien que ce sont des intellectuels, car ils n’ont aucun sens pratique...

L’un des membres est pourtant un ancien directeur du British Council, à qui aucune notion stratégique en matière de guerre des langues n’est étrangère.

Disons que ce rapport est le fruit de l’ambiguïté de la situation et du refus de débattre de la question centrale : celle de la langue de communication, l’anglais, que le rapport semble parfois entériner dans ce rôle, tout en suggérant que d’autres langues puissent tenir ce rôle. On s’y perd un peu.

Quant aux trois idées maîtresses du rapport - la notion de langue personnelle adoptive (deuxième langue étrangère), l’importance des relations bilatérales entre langues et/ou pays et la création d’instituts bilatéraux - elles nous semblent inapplicables et théoriques.

L’UE a une longue expérience en matière d’usines à gaz, mais il est à notre avis peu probable que ces instituts bilatéraux de langues partenaires (26 instituts par pays ?) voient le jour.

En toute immodestie, nous signalons à toute personne réellement intéressée par la diversité linguistique et soucieuse de respecter la liberté de choix des langues, que nous avons formulé une proposition de réforme de l’enseignement des langues en France plus simple, plus efficace et moins coûteuse.

Seul défaut, elle ne provient pas d’un groupe d’intellectuels, mais d’un simple quidam, espérantophone en plus, rien n’est parfait.

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