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18 octobre 2009 7 18 /10 /octobre /2009 17:53

Présentation et commentaires d’un récent rapport de l’Union européenne intitulé : « 30 projets pour promouvoir l’apprentissage des langues. Des langues pour l’Europe. »

Le rapport

L’introduction présente le problème général de la façon habituelle :

***Dans une Union européenne fondée sur l’"unité dans la diversité", la capacité à communiquer dans plusieurs langues est une obligation pour les citoyens, pour les organisations et pour les entreprises. Nous avons pris l’engagement de préserver et de promouvoir cette caractéristique principale du projet européen.***

Étant donné que ce rapport est une véritable usine à gaz, un inventaire à la Prévert des mille et un moyens d’apprendre les langues, le lecteur pressé pourra sauter aux conclusions, mais ce serait dommage car ce document contient quelques perles :

***Allegro (Access to Language Learning by Extending to Groups Outside) s’est fixé pour objectif d’amener l’apprentissage des langues aux adultes et aux jeunes qui, la plupart du temps, sont exclus - autrement dit aux personnes marginalisées en raison d’un handicap social ou économique, d’un faible degré d’instruction, d’un handicap, de leur dépendance vis-à-vis de la drogue ou de l’alcool, d’une maladie mentale, de discriminations ou d’une peine de prison à purger.

"La première fois qu’elle a communiqué avec nous, c’était avec les mots qu’elle avait appris dans sa classe d’espagnol."

Psychiatre d’une femme souffrant d’une grave dépression.

(...)

"augmenté les attentes des apprenants : ’This is good. You tell that European Commission we want more Dutch’. (C’est bien. Dites à la Commission européenne qu’on ne veut plus de néerlandais.) Prisonnier à Nottingham Gaol."

(...)

"procuré de la joie et du plaisir : ’Con solo mirarle a la cara podías imaginar lo bien que se lo había pasado’. (Il suffisait de voir son visage pour comprendre qu’elle venait de passer un moment agréable.) Mère d’une fille atteinte du syndrome de Down apprenant le français."***

Vraiment, tous ces témoignages polyglottes sont émouvants à en pleurer de ravissement. Seul un esprit petitement obtus pourrait y voir une mise en scène un peu misérabiliste, et soupçonner que sur trente projets, celui-ci n’a pas atterri en tête du rapport par le seul fait du hasard... Mais qui oserait critiquer des objectifs aussi nobles ? Ne faisons pas la fine bouche : on applaudit des deux mains.

***Bulgarian for Foreigners est un cours de bulgare multimédia interactif qui amène l’apprenant du niveau A1 au niveau B2 du cadre européen commun de référence (CECR).

L’apprentissage linguistique des étudiants à l’université : CMC (Communicating in Multilingual Contexts)

The Dinocrocs Grow Up : des personnages de bande dessinée pour agrémenter l’apprentissage des langues. "Hocus et Lotus, les petits Dinocrocs qui enseignent de nouvelles langues aux enfants, sont chargés d’une mission dès leur naissance."***

Assorti d’un logo titré : "The little dinocrocs that teach languages to children". No comment !

***DissMark (Dissemination, Marketing and Networking Conference for Socrates Project Co-ordinators and Partners) avait pour but de mettre les promoteurs de projets linguistiques Socrates et Leonardo en contact avec des spécialistes du marketing et de la commercialisation de produits éducatifs pour qu’ils définissent les bonnes pratiques de diffusion et de promotion des résultats de projet. (...) International House prépare actuellement un second congrès DissMark qui se tiendra à Tallinn, en Estonie.

Le projet EBAFLS (Building a European Bank of Anchor Items for Foreign Language Skills) a pour objectif de faciliter l’évaluation des compétences en langues étrangères. La banque de données, conçue de façon à pouvoir être utilisée dans toute l’Europe, permettra d’établir des liens entre les instruments d’évaluation nationaux et le cadre européen commun de référence (CECR) pour les langues. EBAFLS rendra l’évaluation des langues transparente et fiable et devrait garantir la comparabilité des certificats ou diplômes de langues étrangères dans toute l’Europe. Le projet vise spécifiquement à tester les élèves à la fin de l’enseignement obligatoire.***

Enfin ! Car il faut rappeler que jusqu’à présent, si beaucoup prétendent que l’anglais est très parlé dans le monde, c’est sur l’argument qu’il est la première langue étrangère étudiée à l’école, ce qui est très différent, car en l’absence de pratique, les connaissances superficielles qui avaient été acquises retombent vite à zéro, ou à un balbutiement. Quant aux "enquêtes" d’Eurobaromètre sur lesquelles les journaux et les télés ont déblatéré à loisir, il ne s’agissait que de simples sondages à qui ont peut faire dire ce qu’on veut, désinformation dont nos médias ne se sont pas privés...

***EU&I (European Awareness and Intercomprehension) La méthodologie EU&I repose sur le concept général de la "compétence discursive" et se concentre sur la notion d’"intercompréhension", montrant comment la compétence réceptive dans une langue inconnue est le résultat non seulement d’un "transfert linguistique" (entre langues d’une même famille), mais aussi du transfert de stratégies réceptives dans le cadre d’un "processus interprétatif général qui sous-tend toute activité de communication". Ces stratégies peuvent s’appliquer à l’exécution de tâches de compréhension dans toute langue.***

Depuis quinze ans que certains présentent l’intermalentendu passif - pardon : l’intercompréhension passive - comme le Saint Graal de la communication (l’autre solution miraculeuse, la traduction automatique, étant dans les choux), aucune méthode pédagogique n’a été publiée, aucune évaluation de résultats expérimentaux, voire aucune expérimentation du tout. C’est quand même peu pour une "méthode" qui a la faveur des médias et attire facilement les subventions européennes !

En fait, la bonne question est : ne s’agit-il pas tout simplement de la connaissance superficielle de plusieurs langues que les marins et les voyageurs pratiquent depuis des siècles ? Plus facile dans des langues proches, plus difficile dans des langues de famille différente. Cette intercompréhension passive existe-t-elle autrement que comme un projet de recherche ?

***"EU&I a mis au point un outil en ligne offrant des modèles d’activités éveillant la curiosité et suscitant le désir d’apprendre les onze langues du projet, ainsi qu’un DVD multimédia contenant une version résumée de l’outil. Ce dernier produit est diffusé à grande échelle, en particulier vers les décideurs dans le domaine de la politique linguistique."***

Le désir d’apprendre les onze langues ! Comme on achète des yaourts sur un rayon de supermarché, on va apprendre des langues. Rappelons que l’apprentissage d’une langue est un travail considérable, qui nous demande quinze ou vingt ans dans notre propre langue, en immersion linguistique permanente, et malgré cela peu de Français maîtrisent leur langue (pardon pour les quelques fautes...). En outre, le simple entretien de son niveau dans une langue étrangère (et maternelle !) demande un travail au moins hebdomadaire.

Tout le monde n’a pas l’occasion de pratiquer régulièrement, ni la motivation, ni même l’envie de faire de la formation continue dans les langues toute sa vie ! Un bon film ou un bon bouquin traduit dans sa propre langue, c’est également très sympa !

***Fairy Tales Before Take-Off : l’apprentissage des langues à l’aéroport.

"Le projet s’adressait à un public unique, composé de divers groupes d’âges, le but étant de toucher les voyageurs, et en particulier les familles, lors des vacances d’été de 2006. Les contes ne sont généralement lus que dans des langues que le public comprend, mais, dans ce projet, les conteurs ont travaillé ensemble dans huit langues européennes, chacun racontant une histoire dans sa langue maternelle.(...) Afin de développer l’expérience de la lecture multilingue d’histoires dans les aéroports, une brochure présentant huit contes bien connus dans huit langues a été distribuée au public. Cette brochure a également été fournie aux écoles et aux instituts culturels afin de soutenir le projet au-delà des activités organisées dans les aéroports. L’idée du projet a également été diffusée dans le cadre d’un jeu-concours sur internet portant sur les contes dans les huit langues du projet et en anglais."***

***Le projet FEEL (Funny, Easy and Effective Learning about Countries, Cultures and Languages) s’est efforcé de promouvoir une connaissance de base (vocabulaire élémentaire, grammaire et phonétique) des langues des dix pays qui ont adhéré à l’Union européenne en 2004 et de présenter aux citoyens européens les cultures existant derrière ces langues afin de dénoncer d’éventuels stéréotypes ou idées fausses.***

Cette fois nous disons bravo ! Et c’est ce qu’il faudrait faire en France à l’école primaire plutôt que l’anglais quasi obligatoire (aucun choix de langue possible par les parents) : une initiation linguistique de petit niveau, mais large et non spécialisée, avec apprentissage de différents alphabets, cyrillique, grec, arabe (hors UE, mais partenaires commerciaux), voire quelques idéogrammes pour le côté ludique, prononciation comparative de phrases simples en polonais (pas si difficile qu’on le dit) en allemand, en espagnol, etc., et même en anglais !

***Les jeux Olympiques de 2004 constituaient l’occasion rêvée pour présenter la langue grecque, non seulement parce qu’ils se tenaient à Athènes, mais aussi en raison des racines des Jeux remontant à la Grèce ancienne et de l’origine grecque du nom de nombreux sports olympiques. INLET (Introducing Language Enhancement Techniques) a profité de cette occasion pour présenter des techniques susceptibles d’encourager l’apprentissage des langues étrangères auprès d’un vaste public.***

Rappelons que le français, naguère vraie langue olympique, ne l’est plus que symboliquement. Il a pris une claque aux jeux Olympiques précédents, où l’anglais fut roi ! No comment.

***Lingu@net Europa a été l’un des lauréats du prestigieux prix américain "Merlot Award for Exemplary Online Learning Resources".***

Que viennent faire les Etats-Unis dans un rapport sur les langues en Europe ?

***Learning by Moving : l’apprentissage des langues dans les transports publics.

Le projet a élaboré une campagne promotionnelle dans les transports publics pour inciter les usagers à apprendre les langues de minorités ou de pays voisins. Ces moyens de transport sont les autobus électriques en Lituanie, les trams en Pologne, les bus en Roumanie et à Malte, le métro et les trains de banlieue en Allemagne et les bus et les trains "intervilles" en Italie. Peuvent également être retirés par les usagers pendant leur trajet. Les usagers sont invités à faire les exercices et à renvoyer le formulaire à l’institution partenaire locale, dans l’espoir de gagner un cours de langues gratuit.***

Les guides touristiques modernes vont changer leurs présentations : à ma droite, la pub, à ma gauche les langues ! De qui choper un "headache" carabiné - car vous devez aussi apprendre les langues en me lisant !

***Listen and Touch a mis au point une méthodologie pour l’enseignement des langues étrangères aux adultes non voyants et malvoyants, et créé du matériel pédagogique adapté d’un cours d’anglais à succès pour "normovoyants".***

En plusieurs langues, sauf la version en braille qui est en anglais si j’ai bien compris.

***Le but premier de Lolipop est de créer une version interactive en ligne du Portfolio européen des langues (PEL) (3) pour l’enseignement supérieur. Celui-ci sera produit dans une grande diversité de langues, allant des plus couramment apprises et parlées telles que l’allemand et le français aux moins utilisées ou enseignées telles que le letton, le norvégien et le polonais.***

Bien joli tout ça, mais il faut rappeler que dans nombre de pays nordiques, une bonne part de l’enseignement supérieur se fait directement en anglais, ce qui promet la mort de la partie scientifique des langues concernées, et que Erasmus mundus favorise et subventionne presque exclusivement des cours en anglais, y compris en France : la réalité est plus cruelle que le charmant Lolipop.

***Mum, Dad & Me - Toddlers’ Clubs : toute la famille apprend une langue.

Il vise à ouvrir l’accès aux langues étrangères aux enfants d’âge préscolaire en les initiant à l’apprentissage des langues en compagnie des membres les plus proches de leur famille.***

D’âge préscolaire ! Tout est dit : commencez l’anglais dès la maternelle !

***La majorité des Mum, Dad & Me - Toddlers’ Clubs ont été créés au sein de jardins d’enfants en République tchèque, en Allemagne, en Hongrie et en Slovaquie, mais d’autres sont gérés par une école de langues (Hongrie), des autorités municipales (Italie) et des centres culturels locaux (Slovaquie).***

Dans quelle langue ? Ce n’est pas précisé !

***Opening the Door to Language Learning a testé plusieurs modèles de bonnes pratiques concernant un apprentissage ouvert des langues dans divers contextes locaux et nationaux.***

Aïe, là je n’ai pas compris de quoi il est question !

***SignOn ! Ce cours a pour objectif d’apporter aux adultes sourds des notions élémentaires d’anglais et une maîtrise de base d’internet pour qu’ils puissent utiliser l’anglais écrit dans leurs contacts internationaux (correspondance par courrier électronique, consultation des sites en anglais sur internet, etc.). SignOn ! est un cours bilingue. Tous les textes principaux peuvent être appelés dans le langage des signes national de tous les pays partenaires, ainsi que dans le langage des signes international.***

Bilingue, mouais, si on veut : sourds de tous les pays, apprenez l’anglais !

Il y a aussi les cartes postales (du projet Lingua connection), un réseau de clubs de langues locaux (Join the Club !), un projet pour mettre les grands-parents à l’apprentissage des langues (sans punition) (JOYFLL), une plate-forme internet attrayante visant à promouvoir les échanges linguistiques et culturels entre des enfants d’âge scolaire (Lingoland), des jeux sur la toile (Mission Europe), un petit geste en faveur des langues déshéritées (Oneness).

Voilà, "the end", mais rappelons que cette usine à gaz a un coût élevé :

"La Commission européenne a placé ses diverses initiatives en matière d’enseignement et de formation sous la seule tutelle du programme de l’éducation et de la formation tout au long de la vie. Doté d’un important budget avoisinant les sept milliards d’euros pour la période 2007-2013, ce nouveau programme prend la relève de ceux portant sur l’éducation, la formation professionnelle et l’apprentissage en ligne (eLearning) qui ont pris fin en 2006."

Conclusion

Ces trente projets ont tous étés baptisés d’acronymes anglais ! Personne n’a songé un instant qu’on aurait pu utiliser une langue par projet, histoire d’en faire un vrai symbole du plurilinguisme européen... Dans l’esprit des eurocrates, la lingua franca de l’UE est bel et bien l’anglais !

Il se dégage de ce rapport un comique involontaire, car il semble qu’on va nous apprendre les langues à chaque moment de notre vie : dès l’école maternelle, en famille, avec nos grands-parents, par internet, pendant les études supérieures, sur les bandes dessinées, les cartes postales, en sport, dans les aéroports, dans les gares, sur les bus, les trains de banlieue, etc. Pour l’instant, cuisines, toilettes et salle de bains sont exclues ! Nous y perdons pourtant bêtement un temps considérable que nous pourrions mettre à profit pour devenir de vrais Européens. J’aurais bien vu dans les aéroports un urinoir qui remercierait celui qui songe à l’actionner "Thank you very much, mister" et qui accueillerait fort aimablement le client suivant qui, derrière, trépignait d’impatience, par un joyeux : "I’m clean, happy to see you !", mais ils ne peuvent pas penser à tout.

Quand l’UE cessera-t-elle de culpabiliser les gens pour leur faire croire qu’ils doivent tous devenir interprètes de haut niveau ? Depuis longtemps déjà, des millions de gens sont polyglottes à divers niveaux, dans diverses langues, ne serait-ce que leur langue régionale ou celle de leurs origines familiales, ou encore celle du pays où ils bossent, et ça n’a jamais résolu en rien la communication intra-européenne dans une Europe qui compte 27 langues officielles, mais en réalité une soixantaine de langues !

Tous ces projets, dont certains sont très utiles, ne sont que de la poudre aux yeux pour masquer la clé du problème : les difficultés de la communication entre les citoyens européens et leur administration, et entre les Européens eux-mêmes, l’oligolinguisme de la Commission européenne et de toutes les administrations européennes, l’omniprésence de l’anglais dans une Europe fondée sur l’égalité des peuples et des langues.

A notre avis, la question est simple, qui repose sur trois points déjà cités dans un précédent article, mais qu’il est nécessaire de rappeler à nos eurocrates :

— tout Européen doit pouvoir communiquer dans sa propre langue avec une administration européenne, questions et réponses ;

— tout Européen doit avoir accès dans sa propre langue à tout document européen écrit ou oral ou vidéo (sous-titré ou doublé) dans sa propre langue ;

— tout Européen doit pouvoir communiquer avec un autre Européen sans passer sa vie à devenir polyglotte de haut niveau dans six ou sept langues (d’après les divers rapports, il faudrait deux ou trois langues européennes, la ou les langues des pays voisins, plus un peu de russe, d’arabe ou de mandarin... pendant que les natifs anglophones se la coulent douce et encaissent l’impôt linguistique de 10 millions d’euros que la GB gagne annuellement du simple fait de son hégémonie linguistique).

Ces trois points essentiels nous paraissent indispensables à la construction d’une Europe sur des bases saines, respectueuse des droits de chaque langue et de ses locuteurs.

Mais les véritables préoccupations de Bruxelles étaient déjà explicites dans l’avant-propos de Leonard Orban, commissaire au multilinguisme :

"Je suis très heureux de vous présenter cette sélection de projets européens de toute première qualité qui stimulent l’apprentissage des langues et la diversité linguistique. L’aptitude au multilinguisme aide à édifier des ponts entre les peuples et les cultures. Il contribue à la légitimité, la transparence et la démocratie du processus d’intégration européenne. Il encourage la mobilité de la main-d’œuvre, améliore l’employabilité et favorise la compétitivité. Il stimule la tolérance et l’inclusion sociale."

Les maîtres-mots de l’UE sont la mobilité des travailleurs, l’employabilité, la compétitivité, enjolivés de tolérance et d’inclusion pour faire passer la pilule de la dérégulation sociale, de la compétition à outrance et de la libéralisation des services publics, idéologie dont l’anglais lingua franca est la colonne vertébrale.

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