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3 octobre 2011 1 03 /10 /octobre /2011 21:33

La présentation qu'en fait le site Vousnousils est neutre : « Une étude commanditée par la Commission européenne met en évidence l'importance des sous-titres dans le processus d'apprentissage de langues étrangères. »

(Résumé, rapport complet et ses cinq annexes)

Ne nous y trompons pas : il ne s'agit pas de pédagogie mais de politique. C'est une offensive contre le doublage des films. Et, au-delà, pour l'officialisation de l'anglais comme lingua franca de l'UE, par le biais d'un développement des films anglophones en VO aux heures de grande écoute, et auprès des enfants par les dessins animés – de même que l'anglais est maintenant imposé en France au CP.

Un curieux avertissement figure en petits caractères dans chaque annexe, comme si la Commission se défendait par avance :

« Les avis exprimés dans le présent document sont ceux des personnes y ayant collaboré, et ne reflètent pas nécessairement la position de la Commission européenne. »

Les conclusions vont pourtant être reprises par de nombreux médias comme émanant de la Commission et reflétant son opinion... Courage, fuyons !

Méthodologie

« Un échantillon de 6 000 personnes couvrant un total de 33 pays (Union européenne ainsi que l’Islande, la Norvège, le Liechtenstein, la Suisse, la Croatie et la Turquie) ainsi que 5 000 étudiants universitaires de cette même zone, ont été interrogés sur leurs habitudes de spectateurs, sur leurs préférences en matière de doublage ou sous-titrage et sur leurs compétences linguistiques. »

Près de la moitié de l'échantillon est composée d'étudiants ! C'est ça un échantillon représentatif de la population européenne ?

Personne ne conteste ni ne doute que l'évolution technique doive permettre à chacun de disposer du choix entre différentes langues, entre la VO et le doublage dans l'ensemble des langues de l'UE - et pourquoi pas d'autres langues comme le chinois, grâce à des accords internationaux.

C'est le doublage qui est menacé, qui est inaccessible à de nombreux pays financièrement, structurellement (acteurs, studios pour la synchronisation), etc.

Rappelons que le doublage est un plaisir rare, l'apanage des pays dotés d'une industrie cinématographique dynamique et développée, autant dire un luxe. Préservons-le à tout prix !

La plupart des gens, après une dure journée de labeur, regardent un film pour se détendre, pas pour faire des cours du soir dans une langue étrangère !

En VO, à l'exceptions des rares personnes de haut niveau, on rate soit une part de l'image si on lit les sous-titres, soit une partie des dialogues si on profite de l'image !

MANIPULATIONS

Il ne s'agit pas DES langues, mais de l'anglais : les Anglais vont-ils massivement regarder le dernier Spielberg sous-titré en français, allemand, lituanien ou portugais ?

La qualité du sous-titrage ne fait l'objet d'aucune analyse ! Or, pour des raisons de place sur l'image et de synchronisation, les dialogues ne sont pas toujours fidèles.

Voici un extrait qui en dit long sur le sérieux scientifique de ce sondage baptisé enquête :

« Nous pouvons estimer que (13 + 6 + 15 soit) 34 sujets ne s’opposent pas au principe du sous-titrage, alors que 8 sujets répondent (à la question 8. b) qu’ils ne regardent « jamais » de programmes audiovisuels en version originale. Il s’agit là d’un signal global à relier à la question n° 9 : « Seriez-vous prêt à regarder des films en VO sous-titrée si le les chaînes TV le proposaient ? ». A cette question, 24 sujets répondent « oui » alors que 14 personnes seulement s’y opposent franchement. Les abstentions sont en revanche nombreuses 44/82 soit 53%, ce qui ne nous permet pas encore de tirer de conclusions très claires quant aux possibilités d’acceptation éventuelle du principe de sous-titrage par l’échantillon appartenant à cette population de + 25 ans. »

« L’analyse du nombre de personnes qui préfèrent s’abstenir de répondre est intéressante et pourrait être liée d’une part à l’intime conviction des sujets mais d’autre part, aussi au sentiment et à la perception de ces derniers selon lesquels l’enquête, à travers la majorité de ces questions, vise à savoir si le sous-titrage pouvait être promu ! »

C'est clair !

La formulation des questions est orientée :

« « Seriez-vous prêt à regarder des films en VO sous-titrée si le les chaînes TV le proposaient ? ». A cette question, 38 sujets répondent « oui » alors que 8 s’y opposent. »

Si un film que j'ai très envie de voir est diffusé ce soir-là en VO sous-titrée, et seulement en VO, je risque fort d'être tenté et de le regarder quand même.

La bonne question serait : si vous avez le choix à 20h30 entre un film récent en VO et dans votre langue, lequel choisirez-vous ?

Ou encore : « Pensez-vous qu'il faille à la télévision, pour les films et les séries, donner le choix entre la VO sous-titrée et le doublage, ou imposer la VO sous-titrée seule ? »

Or, « choix » est un mot très rare dans ce rapport.
(Les questionnaires sont dans l'annexe 1)

Le niveau de langues : il est expliqué par le rapport lui-même que c'est tout sauf scientifique :

« Avant d’analyser les résultats de l’enquête, il est utile de rappeler que l’auto-évaluation que les citoyens interrogés ont effectuée par rapport à leurs propres compétences linguistiques, est susceptible d’avoir été influencée par les représentations propres à chaque culture (par exemple, selon les pays certaines langues bénéficient d’une image de « langue facile » alors que d’autres ont plutôt tendance à être considérées « difficiles à apprendre ». Ces représentations culturelles peuvent intervenir dans l’auto-évaluation de son propre niveau de connaissance des langues) »

Les gens ont répondu à des questionnaires sur leur propre estimation de leur niveau dans une langue étrangère. Un pays de gens modestes, ou conscients de l'immense difficulté des langues répondra modestement. Un pays de frimeurs se la jouera tous « fluent » !

Il existe pourtant depuis une dizaine d'années une échelle consensuelle de niveau en langue, le Cadre européen commun (CECRL), mais se baser dessus exigerait une véritable étude, en déterminant précisément le niveau : trop scientifique donc, et bien plus long qu'un sondage... À notre connaissance, une telle étude n'existe encore nulle part, à l'exception de catégories particulières, comme les étudiants et le TOEFL ou TOEIC.

« Si le film est en langue étrangère non connue, on remarque que les étudiants des facultés non linguistiques gardent leurs habitudes, alors qu’il y a une évolution plus visible chez les étudiants des facultés linguistiques qui montrent une préférence plus marquée pour le sous-titrage une fois leurs études universitaires commencées."

« Seule exception dans cette catégorie : les étudiants des facultés non linguistiques dans les pays de doublage et de voice over, qui semblent toujours préférer le doublage au sous-titrage, par habitude et pour ne pas faire d’effort dans la lecture des sous-titres. »

Encore un peu et ils se feraient traiter de fainéants ! Les étudiants en langue aiment travailler les langues à la télé ou au ciné, les autres beaucoup moins... en voilà une découverte !

Autre grande découverte : les enfants préfèrent leurs programmes dans leur langue. Peut-être pour les comprendre ?

« L’animation et les programmes pour enfants sont diffusés en version doublée, au cinéma comme à la télévision, dans presque tous les pays européens pour permettre aux enfants en âge préscolaire d’avoir accès aux œuvres audiovisuelles qui leur sont spécifiquement consacrées. »

Ah ! La notion de choix est quand même abordée (mais absente des questions), dans le chapitre « obstacles économiques » :

« Le paysage télévisuel est en train de changer avec le passage au numérique, qui permet de proposer plusieurs versions linguistiques au choix. »

Cette façon de sérier les obstacles au sous-titrage, obstacles économiques, psychologiques, législatifs, technologiques, culturels, etc. est très révélatrice : le but déclaré est le sous-titrage, et tout ce qui entrave son développement est un obstacle ! La comparaison des avantages et inconvénient respectifs du doublage et du sous-titrage n'a pas lieu d'être.

De toute façon, ils n'y comprennent presque rien, c'est eux qui le disent :

« (...) l’analyse des différents thèmes de l’étude montrent la complexité de la corrélation entre sous-titrage et connaissance des langues. »

Pis encore, le doublage ne gêne nullement l'apprentissage des langues :

« Il n’existe pas de corrélation négative entre l’habitude au doublage et la connaissance des langues étrangères : la population des pays de doublage parle d’autres langues en plus de leur langue maternelle. »

Alors pourquoi cette obsession à développer le sous-titrage ?

« Dans l’enquête, cinq pays atteignent les meilleurs résultats en termes de « haut niveau linguistique » : il s’agit du Danemark, de la Finlande, des Pays-Bas, de la Norvège et de la Suède. »

« Dans les pays qui ont une tradition de sous-titrage, la majorité des répondants à l’enquête déclare que leur niveau linguistique (en langue anglaise particulièrement) est proche de celui de leur langue maternelle, soit un niveau 4 ou 5 sur une échelle de 5, alors que dans les pays à tradition de doublage la majorité des répondants déclare ne pas dépasser le niveau 3 sur 5. »

Les pays de tradition sous-titrage sont essentiellement les nordiques, dont on sait qu'ils ont abandonné leur propre langue dans l'enseignement supérieur – un comportement de colonisés... Quant à l'estimation du niveau par sondage et auto-questionnaires, le rapport lui-même en mentionne la subjectivité (cf. plus haut). Et l'échelle sur cinq est trop pincée pour être précise.

C'est seulement à la fin des fins que le vrai sujet débarque : l'anglicisation de l'UE :

« Il est nécessaire néanmoins de préciser que dans les contextes d’apprentissage informels, le nombre de langues auxquelles le citoyen pourrait être sensibilisé via le sous-titrage dépend de l’origine des films en circulation. Aujourd’hui, dans la presque majorité des pays européens, la distribution de films en salles est dominée par les productions nord-américaines en langue anglaise et c’est par conséquent l’anglais qui est la langue avec laquelle les spectateurs des pays de sous-titrage sont susceptibles d’avoir plus de familiarité. »

« Par ailleurs, même là où l’offre est disponible, elle concerne principalement les œuvres en langue anglaise. »

Voici les trois dernières lignes de conclusion :

« Il n’empêche que certains groupes de la population européenne (étudiants des facultés de langues, cinéphiles, etc.) sont dans une démarche active pour aller chercher la version originale sous-titrée des films dans les différentes langues qu’ils souhaitent améliorer. »

Va-t-on imposer à tous aux heures de grande écoute des films et des séries en anglais sous-titré pour qu'un petit groupe très motivé travaille l'anglais ?

Résumé de notre avis sur ce rapport :

Pas d'analyse de la qualité variable et des défauts du sous-titrage (dialogues incomplets, plaisir visuel moindre)

Questions orientées, dont la notion de choix est absente.

Analyses truffées de conditionnels, de suppositions, d'interprétations et de conclusions plus ou moins arbitraires.

Le sous-titrage est dès le départ le but déclaré, et tout ce qui freine son développement est qualifié d'obstacles, sériés en obstacles économiques, psychologiques, législatifs, technologiques, culturels !

Compte-tenu de l'écrasante production américaine de films et de séries, il faut que le doublage se développe dans chaque pays et que nous mettions mutuellement ces versions à disposition, afin d'avoir en numérique un vaste choix de langues. Sinon, seules des versions anglophones sous-titrées seront disponibles.

C'est le doublage qui a besoin du soutien de l 'Union européenne, et non le sous-titrage !

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