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11 avril 2010 7 11 /04 /avril /2010 11:44

Selon le Canard enchaîné, cinq policiers qui assuraient la protection de Nicolas Sarkozy, lorsqu’il a fait le malaise ayant entraîné son évacuation par hélicoptère et quelques heures d’observation à l’hôpital, ont été promus - non pas d’un, mais de deux échelons. Les représentants de l’administration auraient manifesté une certaine gêne en annonçant à la commission paritaire (syndicats-État) cette décision exceptionnelle.

 
Éliminons d’emblée l’idée paranoïaque que cette promotion récompenserait le silence des cinq policiers sur un mystérieux malaise, car cela signifierait qu’il y a dans cet accident de santé un élément à garder secret vis-à-vis des citoyens électeurs…
 
Il s’agit donc simplement d’une distinction accordée à cinq fonctionnaires d’élite dont le mérite fut – outre leur bon comportement – d’être au bon endroit au bon moment.
 
Certes, ce n’est pas donné à tout le monde, et j’en connais qui cherchent désespérément à être au bon endroit au bon moment, vivant l’appareil photo à la main dans l’espoir du cliché qui leur assurera gloire et fortune (surtout fortune), quelles que soient les circonstances : écrasement aérien, Tom Cruise avec dix femmes scientologues sur une plage naturiste du Midi - n’importe quoi, pourvu que les magazines pipole l’achètent un bon prix.
 
Le hasard n’est pas condamnable, pas plus que les millions de Français qui placent leurs espoirs de vie meilleure dans un billet de loterie – la vie elle-même est une vaste loterie. Mais cette promotion inattendue et plus que généreuse ne manquera pas de poser quelques problèmes, car elle est l’antithèse absolue de la promotion au mérite, cette idée si républicaine.
 
Voici venu le temps du hasard, du tirage au sort, bon ou mauvais. Vous êtes un commissaire ou un préfet en poste, alors que notre président est chahuté par des manifestants malgré un dispositif policier renforcé : vous êtes muté, c’est le mauvais sort. Vous êtes garde du corps lorsqu’il fait un malaise : c’est le bon karma, le destin vous sourit.
 
A la limite, plus la peine de se fatiguer, de tirer le maximum des maigres qualités que dame Nature vous aura accordées... Autant s’en remettre au hasard et attendre votre minute de gloire en sirotant un pastis.
 
Cela dit, il serait très exagéré de dire que notre président ait inventé quoi que ce soit : il est déjà de tradition de promouvoir au grade supérieur ou d’octroyer la légion d’honneur à un membre des forces de l’ordre tombé en service, ou, moins triste, d’accorder une distinction à l’humble citoyen qui a sauvé quelqu’un de la noyade. A récompense égale, mieux vaut assister à un malaise que prendre une balle, ce ne sont pas les policiers qui nous contrediront.
 
On peut aussi penser que cette promotion exceptionnelle de deux échelons à la fois a été décidée sans aucune intervention du chef de l’État, qu’elle est le fait d’un lèche-botte de première classe. Les plus idéalistes seront convaincus que notre président va protester et infliger un blâme au vil flagorneur qui sévit dans les hautes sphères de la police, dès que cet indigne fonctionnaire aura été identifié…
 
Si ce n’était pas le cas, je plains sincèrement notre président, car - rendez-vous compte - à chaque footing, jogging, course à pied ou montée d’escaliers un peu raides, il sera entouré de policiers qui n’auront qu’une seule pensée à l’esprit : « Pourvu qu’il fasse un malaise ! ».
 
Pas forcément un gros malaise comme le précédent, hélicoptère à l’appui, mais juste de quoi obtenir une promotion et mettre du beurre dans les épinards, sans être obligés de travailler au noir pour des émirs arabes en goguette.
 
On imagine les discussions dans les ménages policiers : « Chérie, cette fois ça y est, on va l’avoir notre pavillon, les collègues m’ont dit qu’il avait l’air fatigué, les yeux cernés, et c’est moi qui suis de service pour les jours suivants… »
 
Pire : imaginez que pour des raisons de sécurité, l’itinéraire du footing soit modifié et qu’il y ait un rude escalier, genre la butte Montmartre ; comment, dans l’ambiance parano de notre époque, le premier personnage de l’État ne soupçonnerait-il pas un complot ?
 
Comment ne serait-il pas gagné par de mauvaises pensées : ça n’en finit pas… je parie qu’ils ont rallongé l’itinéraire exprès…
 
En Corée du Nord, on fusille pour moins que ça.
 
Finalement, cette exceptionnelle promotion de cinq policiers, dont le fait de gloire est d’avoir été placés là par les hasards du service, est dommageable pour tout le monde, pour l’ensemble des policiers comme pour notre président lui-même : les gardes du corps ne pourront s’empêcher d’avoir de mauvaises pensées, de souhaiter qu’un malaise survienne à leur illustre protégé, tandis que celui-ci soupçonnera ses gardes de guetter un moment de faiblesse, un essoufflement, une pâleur soudaine, la goutte de sueur en trop sur le front, le pas qui ralentit : « Qu’est-ce qu’il a à me regarder, celui-là, il n’est pas censé guetter les terroristes alentour ? ».
 
Et voilà comment un noble geste de gratitude pourrit l’ambiance républicaine d’un quinquennat que rien, jusque là, n’avait terni.

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