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18 octobre 2009 7 18 /10 /octobre /2009 17:24

Les électeurs du canton suisse de Zurich viennent récemment de procéder à un référendum, joliment appelé « votation », le 26 novembre 2006, sur l’enseignement des langues à l’école primaire.

La question portait sur « une seule langue étrangère à l’école primaire »

Par 58,5% des voix, les citoyens de ce canton ont refusé que l’enseignement du français soit repoussé à l’école secondaire. Les écoliers zurichois continueront d’apprendre le français à l’école primaire. Zurich est le quatrième canton alémanique qui refuse de repousser l’apprentissage du français au secondaire. Après des échecs dans trois autres cantons, les partisans d’une langue étrangère unique à l’école primaire, à savoir l’anglais, ont encore perdu.

« Je suis très heureuse de cette décision. Elle constitue un signe fort à l’intention des Romands et une volonté de maintenir un haut degré de cohésion dans le pays », se félicitait à l’issue du dépouillement la cheffe de la direction de l’Instruction zurichoise, Regine Aeppli.

La présidente de la Conférence des directeurs de l’instruction publique (CDIP), Isabelle Chassot, voit dans le résultat « une confirmation de la voie choisie par les cantons ». « La netteté du vote nous encourage à continuer à nous engager pour l’apprentissage précoce des langues en Suisse et pour plus de collaboration entre les cantons en matière scolaire », a-t-elle indiqué. Le plus grand canton aurait pu briser des années de dur labeur destiné à réduire le patchwork national en matière d’enseignement. Le 25 mars 2004, vingt-quatre membres de la CDIP, soit un tiers de plus que la majorité qualifiée requise, avaient ainsi scellé un accord prévoyant l’apprentissage de deux langues étrangères dans le primaire, dont une nationale au moins.

L’initiative zurichoise avait été lancée par des profs déplorant une charge excessive pour les élèves. Leur projet était notamment soutenu par l’UDC (Union démocratique du centre) et une partie des Verts.

Au cours de leur campagne, auteurs et supporters de l’initiative rappelaient volontiers deux réalités cruciales : la majorité des élèves romands travaillent à l’école dans leur langue maternelle. Leurs camarades alémaniques suivent, eux, les leçons dans une langue qu’ils n’utilisent souvent jamais en dehors des heures de classe : le hochdeutsch. Cet idiome leur est bien moins familier que les divers dialectes.

(source : journal en ligne « 24 heures »)

Que dire de ce vote ? Deux choses :

C’est une bonne nouvelle pour la francophonie : à défaut d’une progression, c’est tout de même un non-recul devant l’anglais !

La Suisse, c’est compliqué... Si vous n’avez pas compris grand-chose à ce qui précède, rassurez-vous, moi non plus, c’est simplement du copier-coller.

Mais ce problème est récurrent. Remontons un peu dans le temps, avec des extraits d’une chronique de Jacques Pilet, "L’enterrement du français", dans L’Hebdo, 8 juillet 2004 :

« Ainsi, il était de tradition, dans la Confédération, d’inciter les uns et les autres à apprendre la langue du voisin. Nos parents, nos ancêtres attachaient beaucoup d’importance à cette particularité helvétique. Ils ne brillaient pas forcément en la matière, mais ils pensaient l’exercice utile. C’est fini. La Suisse allemande ouvre un nouveau chapitre dans l’histoire des relations confédérales. Elle remplace le français par l’anglais. Ce n’est plus l’un et l’autre qui sont exigés. C’est l’un à la place de l’autre [...]

Inutile de se lamenter. D’ailleurs personne ne s’émeut vraiment de cette évolution. Les Romands s’en fichent. Pour trois raisons au moins. Les plus dégourdis apprennent mieux l’allemand qu’hier et se débrouillent ainsi dans les entreprises d’outre-Sarine ou les cénacles fédéraux. Ceux qui fréquentent moins assidûment l’autre partie du pays communiquent en anglais avec leurs partenaires alémaniques. Enfin, la plupart des Romands se disent qu’ils peuvent très bien mener leur vie sans jamais mettre un pied à Berne ou à Zurich. Après tout, se disent-ils, si nos chers confédérés, empêtrés dans leur dialecte, à peine capables de maîtriser le « hochdeutsch », veulent ratatiner encore le champ de leurs connaissances, s’ils veulent aligner les programmes sur le plus petit dénominateur commun, c’est leur affaire.

Aujourd’hui déjà, là où ils doivent se frotter les uns aux autres, les Suisses font le plus souvent semblant de se comprendre. Au Parlement, seuls les francophones les plus naïfs pensent que leurs beaux discours sont réellement suivis par leurs collègues alémaniques. Dans les commissions, dans les groupes de travail, les Romands font de la figuration dans leur langue et, lorsqu’ils veulent peser sur les décisions, ils passent vite à l’allemand.

On peut prendre tout cela à la légère. Se dire qu’avec l’usage généralisé de l’anglais, tout sera plus simple. Peut-être. Mais l’équilibre du pays est en train de basculer. Nous ferions bien d’y songer. Au-delà de ce débat pédagogique, au-delà des questions pratiques de communication, l’enjeu touche au pouvoir. Lorsque les Romands, faute d’être compris, désertent les cercles décideurs, ils se marginalisent. Des exemples ? Si les commandes fédérales filent massivement vers la Suisse allemande, c’est parce que les fonctionnaires bernois détestent traiter les dossiers en français. Si les CFF négligent nos contrées, c’est parce que les francophones n’y ont plus aucun poids auprès de la direction générale. L’actuelle léthargie sur ces sujets est trompeuse : les tensions se manifesteront tôt ou tard.

La Suisse n’explosera pas pour autant. Elle va simplement se banaliser. La plupart des Européens se débrouillent avec deux langues : la leur et un anglais passe-partout. Nous ferons de même. L’attachement à la diversité linguistique ne sera bientôt plus qu’un souvenir. Un particularisme helvétique, peut-être le plus beau, est en train de disparaître. Et ce sont les apôtres du « Sonderfall » qui l’enterrent. »

Encore un petit saut spatio-temporel, jusqu’en mars-avril 2001, dans « Le Français dans le monde », extraits d’une chronique de Christian Jacot-Descombes, journaliste à la Radio suisse romande :

http://www.fdlm.org/fle/article/314/suisse.php

« Bien à l’abri des clichés dont on l’affuble dans le reste du monde, la Suisse a longtemps prospéré dans un bonheur confédéral qui conjuguait (souvent à la première personne du verbe accumuler) discrétion, neutralité et discipline. Cette dernière impliquait notamment l’apprentissage prioritaire des autres langues nationales. En clair, les petits Romands (francophones) apprenaient dès leurs plus jeunes années, la langue de Goethe et les petits Suisses alémaniques, celle de Voltaire. Les Tessinois sont, eux, tellement minoritaires qu’il ne leur vint jamais à l’esprit de revendiquer plus, pour leur propre langue (l’italien), que le caractère facultatif de son enseignement dans les écoles des deux autres communautés. Ajoutons à cela le goût immodéré des Helvètes pour le silence, et l’on comprendra que tout allait bien ainsi dans le meilleur des mondes.

Mais, c’était compter sans l’entrée de la Suisse moderne dans l’ère de l’information.

On commença par s’apercevoir, après plus de sept cents ans de vie commune, que l’allemand étudié à grand peine (huit ans d’étude pour un collégien moyen) ne pouvait pas servir à communiquer avec les frères alémaniques qui, eux, parlent le schwyzertütsch : une constellation de dialectes qui sont à l’allemand ce que le yiddish est à l’espagnol ! La communication n’était possible que grâce à la bonne volonté des Alémaniques qui apprenaient le français avec discipline et plaisir, tout en cultivant un accent qui caractérise, encore de nos jours, le français dit « fédéral » (prononcez fêté-rrrâle) pratiqué dans les travées du pouvoir à Berne.

[...] Cela dit, le succès de l’anglais chez les Alémaniques, majorité dominante du pays, n’est pas qu’un phénomène de mode : une étude montre qu’un parfait anglophone y gagne 25 % de plus qu’une personne qui ignore cette langue. Le parfait francophone, lui, n’ajoute que 12 % à son salaire. Par contre, en Suisse romande, c’est le parfait germanophone qui ajoute 23 % à son salaire alors que l’anglophone ne profite que d’un supplément inférieur à 16 %.

[...] Dans un sondage récent, un journal francophone demande quelle est la langue étrangère qui devrait être enseignée en priorité en Suisse romande si l’on pense à l’avenir des enfants : deux tiers répondent l’anglais, un quart l’allemand et 9 % des sondés se prononcent pour... le français ! Il s’agit de la réponse de la communauté étrangère. »

Vous avez encore eu du mal à suivre les arcanes du multilinguisme suisse, que ce soit en 2001 ou en 2006 ? Moi aussi. C’est un horrible casse-tête. Et encore vous ai je épargné les considérations logistiques sur le nombre d’heures de cours, "y en a trop", ou "y en a pas assez" dans telle ou telle langue, et les discussions sur la nécessaire amélioration des compétences linguistiques des enseignants.

Dire qu’on nous présente parfois la Suisse et la Belgique comme des exemples de paradis plurilingues...

Mais ne nous moquons pas trop vite de nos voisins suisses, qui tentent vaillamment depuis quelques siècles de bâtir un multilinguisme harmonieux, car ce cauchemar est ce qui nous attend bientôt dans l’Europe des 25, 26, 27... !

En effet, l’Union européenne n’a de cesse de répéter que la meilleure voie pour une Europe unie dans sa diversité culturelle est celle du multilinguisme, c’est-à-dire deux ou trois langues étrangères à un niveau utile, « fluent ». Combien de langues ? Je ne sais pas, car c’est un secret défense de la Commission européenne des langues, et à quel niveau je l’ignore, car c’est leur deuxième grand secret ! Il est aussi envisagé de développer la compréhension passive d’une troisième langue étrangère, selon une technique pédagogique elle aussi secrète qui nous aurait été apportée par des extraterrestres bienveillants jadis de passage à Roswell, USA, mais repartis horrifiés par le Babel linguistique de la Terre. Persévérante, la Commission et les Etats gardent également secrets divers rapports gênants : le niveau en langue vivante 1 à la fin de la scolarité, et le niveau réel en anglais de l’Européen moyen.

Mais trêve de digressions, l’essentiel est que nous, Européens, allons très bientôt réussir ce que ni les Suisses ni les Belges ni personne sur Terre n’a encore réussi en quelques millénaires : amener une population d’un demi-milliard d’habitants à la maîtrise de trois langues étrangères. Vive nous !

Bien entendu, cette maîtrise de trois langues étrangères par tous les Européens ne garantira nullement que deux citoyens pris au hasard se comprennent - rien n’est parfait, en raison du grand nombre de combinaisons possibles de deux langues dans 25, nombre qui croît à chaque nouvelle adhésion, d’un facteur que vous devrez demander à votre prof de maths !

On est les meilleurs. La méthode Coué n’est-elle pas française ? Répétons donc ensemble le mantra à la mode : le multilinguisme démocratique pour tous est possible dans l’Union européenne, c’est le meilleur garant de la diversité linguistique, de l’égalité des langues, et du rejet de l’anglais comme lingua franca - mordre la langue en cas de fou rire incontrôlable, c’est un débat sérieux.

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