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19 octobre 2009 1 19 /10 /octobre /2009 22:00

Pour la 3e année consécutive, une étude internationale, réalisée pour le compte du voyagiste en ligne Expedia auprès de quelque 40.000 hôteliers, a classé les touristes français comme les pires au monde.


1. Cette nouvelle a fait un tabac dans les médias : 
 
« ...selon une enquête réalisée par l’institut TNS Infratest auprès des hôteliers. »
AFP
« ...réalisée par l’institut TNS Infratest auprès des hôteliers. »
"...selon cette étude internationale réalisée pour le compte du voyagiste en ligne Expedia auprès d’environ 40.000 hôteliers."
La même chose en vidéo : Le Post.
 
Bref, cette info sur les Français râleurs, exigeants et monolingues a couru le monde ! Très pratique comme marronnier (sujet bateau revenant chaque été), écrit en cinq minutes en copier-coller d’une dépêche de l’AFP ou depuis l’article de la BBC, permettant un titre choc, sans nuances, simple à comprendre pour le vacancier dont les neurones grillent dans les embouteillages, une info qui passe de média en média comme une grippe H5N1, fait tousser les Français, et peut même leur donner une poussée de fièvre, voire des douleurs : « Ça me ferait mal qu’on soit les pires ! »
 
Ce brave Français, qui souffre d’être considéré comme le pire touriste au monde, aurait-il quelques raisons d’être sceptique ?
 
2. Finalement, que nous reproche-t-on ?
 
« L’étude a été menée par la compagnie de voyages Expedia qui a demandé à 4500 hôteliers à travers le monde de faire un classement du comportement des vacanciers de 27 pays selon neuf critères, de la politesse à la générosité. »
 
« (...) Ce qui en ressort, c’est que les touristes français sont nombreux à faire des économies de bouts de chandelle, à être mauvais en langues et à être grossiers. »
 
Autant s’adresser à la source, le directeur marketing d’Expedia s’est exprimé en direct sur France-info  (audio) : « parlent peu l’anglais à l’étranger et parlent peu la langue du pays, », « dépensent moins, ... », « voyagent peu à l’étranger ».
 
« Ils performent cependant bien en matière d’élégance et de propreté. Les Français ont à peine devancé les touristes grecs et espagnols.
Les touristes japonais, largement perçus dans la communauté hôtelière comme silencieux, peu plaintifs et polis, sont arrivés en tête du classement, suivis des touristes britanniques et canadiens. »
("Branchez-vous matin")
 
« French travellers made amends on elegance - classed third - as well as for their discretion and cleanliness.
US tourists also got top marks for generosity, as the biggest spenders and tippers. »
 
D’accord, les cow-boys ont du blé plein leurs holsters, et une solide tradition des services et du pourboire. Mais je me souviens de boutiquiers marocains qui reconnaissaient l’avantage financier à vendre cher et rapidement aux Étatsuniens, mais appréciaient aussi marchander ferme avec des Français, juste pour le plaisir. En somme, ils aimaient en tant que touristes à la fois les Étatsuniens et les Français, mais pour des raisons différentes.
Seulement, cette étude n’entre pas dans de telles considérations, elle rejette les nuances et préfère questions et réponses simples.
 
« the worst complainers and the worst dressed. »
 
« Britons came second for their overall behaviour, politeness, quietness and even elegance - second for dress sense only to the Italians. »
 
Au fait, s’adresser à des étrangers en anglais sans même leur demander « Do you speak english ? », a-t-il été considéré comme un critère d’impolitesse dans cette étude (ou sondage) ?
 
« But in Europe, the British were seen by the hoteliers as the worst behaved."
 
Nos rivaux pour le bonnet d’âne seraient les Espagnols et les Grecs, mal placés dans presque chaque catégorie.
 
Et les meilleurs : les Japonais et les Canadiens.
 
J’ai pourtant entendu sur France Info à ce sujet que si les Japonais se montraient polis et réservés, ils n’hésitaient pas, une fois de retour, à rédiger pour leur agence de voyage des plaintes fort détaillées sur tel ou tel aspect de leur séjour. Hou ! Les vilains ! 
Spontanéité ou hypocrisie n’ont pas été des critères retenus par cette étude ...
 
« 4es du classement des voyageurs les moins ouverts à la cuisine étrangère. »
Là, je passe, je veux bien croire à notre péché d’orgueil en ce qui concerne la cuisine. Mieux : je le revendique !
 
« Ils déplorent aussi le manque de pourboire et leur propension à se plaindre à tout bout de champ. Enfin, il semblerait que "la courtoisie à la française" ait vécu et que dorénavant les Français n’aient plus aucun savoir-vivre, toujours selon les hôteliers interrogés. »
 
La tradition du pourboire n’existerait plus en France, alors que moins de 10% de pourboire aux USA serait mal élévé.
 
Quand même, petite consolation, nous sommes « les plus discrets ».
 
Exigeants, habitués à des prestations de qualité en France, donc critiques - est-ce vraiment un défaut ?
 
3. Le critère linguistique prend une telle place qu’il mérite un développement
 
Selon la BBC, nous serions « rude and terrible at languages »...
 
Curieux, curieux, car d’après ma modeste expérience, les pires de tous question langues étrangères sont les anglophones ! Serait-ce que par langues étrangères, il faudrait comprendre « anglais » ?
 
Remarquons d’emblée que les Anglais parlent très bien anglais, ce qui les place premiers sur ce critère linguistique : encore bravo !
 
« Les professionnels interrogés dans le cadre de l’étude soulèvent les difficultés pour les touristes français à s’exprimer en anglais et leur habitude à insérer ici et là des mots en français dans l’espoir de se faire comprendre. »
 
« Autre défaut majeur, "le péché d’orgueil" des Français qui resteraient persuadés que la langue de Molière est universelle. Ainsi les Hexagonaux seraient les pires réfractaires aux langues étrangères. »
 
Attention, une info révolutionnaire : « Les Américains montreraient quant à eux une réelle volonté d’apprendre la langue du pays qu’ils visitent. »
LCI (au sujet du sondage identique en 2007)
 
Le conditionnel employé par le journaliste indique-t-il un certain scepticisme sur la volonté polyglotte des Etasuniens ? Quel mauvais esprit.
 
« Les professionnels interrogés dans le cadre de l’étude soulèvent les difficultés pour les touristes français à s’exprimer en anglais et leur habitude à insérer ici et là des mots en français dans l’espoir de se faire comprendre »
 
Des gens qui glissent des mots de leur propre langue parce qu’ils n’ont pas la maîtrise de la langue autochtone, quel crime ! Que fait la police ?
 
Eh oui, les Français sont fiers de leur langue, savent que la francophonie, quoique écrasée par l’anglais sur le sol européen avec la complicité de l’UE, est encore vivace, et peuvent à l’occasion se montrer naïfs en parlant français à des hôteliers monolingues anglophones !
 
4. Entrons un peu dans les détails techniques du sondage
 
La source de cette info qui tourne en boucle sur tous les médias semble être l’AFP, ou la BBC , mais impossible de trouver le détail de l’étude elle-même...
 
Bof, 4500 hôteliers selon BBC news, ou 40.000 selon l’AFP, quelle importance, ça ne fait qu’un zéro de plus, l’essentiel c’est que ce soit du sérieux !
 
Quelle est la répartition mondiale des hôteliers interrogés, comment étaient formulées les questions, étaient-elles orientées ?
 
(Nota : Question orientée - pensez-vous que ce sondage est une grosse daube ?
Question ouverte : quel est votre avis sur la fiabilité de ce sondage ?)
 
Et qui nous a élus « les pires » ? Ce n’est pas précisé, on suppose qu’il s’agit des directeurs d’hôtel. Les employeurs, donc, et non les cuisiniers, serveurs, femmes de chambre, bagagistes, taxis, employés de train, commerçants, restaurateurs, et les dizaines d’autres professions amenées à côtoyer les touristes.
 
Nous sommes censés accepter aveuglément que les patrons hôteliers sont les meilleurs juges de la qualité des touristes !
 
Enfin, rappelons qu’il s’agit d’une moyenne, dans chaque pays il y a des gens bien et des idiots. Exemple : si moi je suis un Français râleur, comme cet article le prouve... et vous un touriste parfait, comme je n’en doute pas, ça fait un touriste français moyen !
 
Chose curieuse - la qualité de l’étude semble se dégrader d’année en année si l’on en croit LCI-TF1 en 2007 :
« Pour cette enquête réalisée en avril 2007, 15 000 hôteliers de 12 pays européens ont répondu à un questionnaire portant sur 10 critères, dont la politesse, l’intérêt pour la cuisine locale ou la propension à la dépense. L’institut GFK a par ailleurs complété cette étude en effectuant 1 500 interviews. »
 
Cette année, trois fois moins d’hôteliers (si on retient le chiffre de 4500), un critère de moins, et suppression des entretiens nuancés...
 
Conclusion
 
Les patrons des hôtels sont-ils les meilleurs juges en matière de touristes ?
 
En tout cas, ce sondage nous laisse entrevoir l’image du touriste parfait selon les hôteliers : english fluent, plein aux as, généreux en pourboires (ça compense les salaires modestes), enthousiaste devant l’hôtel « La Voie lactée, des tas d’étoiles », poli (ne se plaint jamais, stoïque devant l’eau froide, indifférent aux cafards, snobant les punaises, suprêmement dédaigneux devant la saleté), contemplatif devant une tapisserie grisâtre et des fleurs défraîchies, bien sapé (ce qui embellit les locaux), souriant pour deux face à un personnel taciturne, débordant de reconnaissance pour ce steak hâché-prémâché, ces frites plus que frites, et confirmant à son agence, dès son retour, quel merveilleux accueil il a reçu dans ce formidable pays aux habitants si ouverts – particulièrement les hôteliers !
 
Les détails techniques du sondage sont introuvables.
 
Détail piquant, c’est à French 24, cette télévision en anglais payée 180m/an par les Français sans avoir le droit de la regarder, que nous devons d’avoir involontairement dévoilé le pot aux roses :
« L’étude, commandée par Expedia.fr à l’institut de sondage TNS Infratest, a été menée auprès de 40 000 employés d’hôtels en Europe et en Amérique du Nord. »
 
« En Europe et en Amérique du Nord », pour peu qu’il s’agisse surtout de l’Europe du nord, on a donc fait ce sondage dans les pays soit anglophones soit ayant totalement accepté l’anglais comme langue mondiale, au point d’abandonner la leur dans les études supérieures ! Autant dire que le critère des langues est faussé dès le départ... alors même qu’il est mis en exergue dans la plupart des articles...
 
Si l’étude avait laissé de côté ce critère politique de l’anglais, nous aurions été certes mal classés en pourboire, attitude, plaintes et politesse, mais honorables en discrétion et propreté, « 3e en élégance », « les plus discrets », organisés et bien habillés, moyens en somme : pas de raison de se vanter, mais pas non plus de quoi rougir.
 
Les Français croient encore que leur langue est une des langues de travail de l’UE, du coup, un peu naïvement, ils l’utilisent en Norvège, Suède ou Hollande ! Qui évidemment ne pipent mot en français.
 
« Ce classement révèle que les sud-européens sont les plus mal vus par les professionnels. »
 
Tiens, tiens, en somme, dans cette histoire de classement, le conflit linguistique se doublerait d’un conflit de civilisation entre des hôteliers nord-américains et d’Europe (du nord ?), et une clientèle d’Europe du sud ?
 
Râleurs, exigeants sur la bouffe et le service, ils ont oublié dans la liste de nos défauts le masochisme, car il en faut pour supporter qu’une fois par an l’agence de voyage Expedia fasse sa pub gratos avec ce sondage douteux repris en boucle par tous nos médias !
 
Selon une enquête effectuée auprès de 4.500.000 de personnes de mon entourage, l’agence Expedia serait la pire des agences de voyage en ligne, car peu objective, très manipulatrice, refusant de citer ses sources et les détails de l’étude... Mais, en contrepartie, ils sont polis, bien habillés, ils arrivent premiers pour la subtilité, leur sens de l’économie et leur aptitude à faire leur pub annuelle sur tous les médias francophones sans bourse délier !
 

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