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7 janvier 2011 5 07 /01 /janvier /2011 23:01

Il m’a paru intéressant de faire le point sur cette nouveauté scolaire (2005-2006) qu’un de mes enfants a expérimentée il y a peu. D’autant que France 2 vient d’en faire un reportage début janvier, assez mitigé, concluant que peu d’enfants trouvaient un stage en rapport avec leurs souhaits.

Personnellement, notre première impression en apprenant l’existence et les modalités de ce stage fut que c’était un grand n’importe quoi, opinion confirmée a posteriori !

Mais comme je suis un vieux grincheux, râleur, critique et négatif, donc subjectif, qui plus est un parent d’élève, donc un être protecteur ne comprenant rien à la pédagogie et à la nécessaire autonomisation de ses rejetons - c’est ce que pensent des parents bon nombre d’enseignants... - je suis allé faire un tour d’horizon des forums, où il n’a pas fallu longtemps pour trouver des échos de notre propre expérience :

« Mon fils est en classe de 3e et il doit trouver un stage en entreprise. Le problème, c’est que le collège n’aide pas. Si vous avez des idées, n’hésitez pas ! On ne sait pas très bien comment s’y prendre. »

« Mais cherche aussi dans tes relations, tes amis, voire ta propre boîte, pour ne pas qu'il se retrouve à faire un stage à la boulangerie ou au cybercafé du coin ! C'est ce qui arrive souvent... »

« Mais il faut effectivement être derrière eux et les aider à faire leur CV et leur lettre de motivation : je suis d'accord pour la légion d'honneur pour parents !!! »

« Et oui, c'est leur stage, c'est utile, c'est une bonne idée de l'éducation nationale, mais c'est encore sur nous parents que ça retombe ! »

« Bonsoir, Je suis en 3eme et je dois faire un stage seulement jai tjrs pas trouver,je pensai a l'INSEP , mais je ne sais pas si c'est possible , est-ce que, parmi vous il y en a qui en on fait un là ba ?? »

Forum Au coeur des écoles. De nombreux commentaires aussi sur Doctissimo , favorables comme critiques.

Certes, comme souvent, les mécontents s’expriment davantage que les satisfaits ; voyons donc les détails de plus près.

1. Tout d’abord, de quoi s’agit-il ?

« Une politique active de relations avec le monde de l'entreprise a été lancée au niveau ministériel afin que se développent des actions concrètes en faveur des élèves pour faciliter leur approche du monde économique. »

Pour les détails, ça se complique, car sur le site de l’EN on parle de 3 heures ou de modules de 6h hebdomadaires, alors que la télévision confirmait notre expérience de stages d’une semaine.

3h, 6h, 1 semaine, tantôt facultatif, tantôt obligatoire, allez y comprendre quelque chose ! Pour y voir plus clair, nous sommes allés lire le Bulletin officiel (BO) ainsi qu'Eduscol qui mentionne les textes de référence sur le sujet.

« Elle doit être proposée à tout élève à compter de la rentrée 2006. »
« La liste ci-dessous recense des propositions d’activités pédagogiques qui ne présentent aucun caractère obligatoire. Il revient à l’équipe pédagogique de concevoir et d’organiser, en fonction du contexte local et des centres d’intérêt des élèves, des activités favorisant l’acquisition des connaissances et compétences visées par l’option. »
« Comme tout enseignement, la découverte professionnelle donne lieu à une évaluation. Les résultats obtenus peuvent être pris en compte pour l’obtention du diplôme national du brevet, au même titre que les autres options facultatives. »

Tous ces textes sont assez embrouillés, mais, sauf ereur, Il en ressort qu'il y a deux types de stages : les stages d’observation (appelés séquences d’observation) et les stages réels, réservés aux formations en alternance et à l’enseignement professionnel.
Les modules hebdomadaires ne concernent que les classes justement appelées DP6 (découverte professionnelle 6 heures), préparatoires au lycée professionnel.
Ces deux types de stage sont très différents juridiquement, les premiers étant strictement limités à l’observation, les seconds bénéficiant d’un cadre juridique qui règlemente le travail des mineurs.
Cet article – de même que le reportage de France 2 – concerne seulement les stages ou séquences d’observation.
Les textes précisent bien « proposés » et « facultatif » – à notre avis les parents et les élèves sont libres de refuser ce stage.
La durée n’est pas déterminée : une semaine est le maximum, et l’équipe pédagogique a toute latitude pour définir les modalités, ce stage peut tout à fait être ramené à une demi-journée.

- Pour les stages réels :

"Les stages (d’initiation, stages d’application) ou les périodes de formation en milieu professionnel ne peuvent s’adresser qu’à des élèves qui suivent un enseignement alterné ou un enseignement professionnel. Les stages ne peuvent être proposés qu’à des élèves âgés de quatorze ans au moins, comme le précise l’article 8 du décret n° 96-465 du 29 mai 1996 relatif à l’organisation de la formation au collège. »


« Il importe que les établissements organisent un suivi des élèves en vérifiant que les tâches qui leur sont confiées sont bien conformes à ce qui est prévu par la convention et en veillant également à ce que les conditions dans lesquelles s’effectue leur contact avec le milieu professionnel ne mettent pas en cause leur sécurité. »
Plus facile à dire qu’à faire...

- Pour les stages d’observation :


« Leur durée ne doit pas excéder une semaine.
Elles ne peuvent être proposées aux élèves qu’à partir des classes de quatrième et de troisième, dans le cadre de la préparation de leur projet d’orientation.
Inscrites dans le projet d’établissement, elles peuvent s’adresser à tous les élèves d’une classe. Leur organisation est laissée à l’initiative des établissements.
En liaison avec les enseignements et les objectifs de formation de leur classe, les élèves peuvent, sous le contrôle des personnels responsables de leur encadrement en milieu professionnel, participer à des activités de l’entreprise ou de l’organisme d’accueil, à des essais ou des démonstrations sans toutefois accéder à quelque machine, produit ou appareil de production que ce soit, ni effectuer les travaux légers autorisés aux mineurs par le code du travail. »

Circulaire n° 2003-134 du 8 septembre 2003
 
2. En pratique :

Comme souvent, on a pondu en haut lieu des textes aux objectifs nobles et ambitieux, longuement précisés, sans réaliser que l’application sur le terrain relèverait du casse-tête chinois.

- Comment en surveiller la réalité ? On ne va pas demander à un observateur de quatorze ans de pointer comme un salarié, ni faire l’appel (le professeur n’étant pas sur place), ni vérifier ensuite la véracité du rapport de stage. A l’évidence, entre un enfant qui fera un stage très cool chez un pote de son père et celui qui ira consciencieusement matin et après-midi dans un grand magasin, le premier fera quelques courtes demi-journées quand l’autre se tapera une vraie semaine de travailleur. De toute façon, aucun dispositif n’est prévu pour contrôler le temps réel passé au stage ! C’est une rupture de l’égalité républicaine entre les élèves.

- Aucun transport scolaire n’est prévu ! Et pour cause : imaginez le casse-tête logistique pour déposer chaque enfant dans sa PME ou son entreprise... Impossible. Donc rupture du contrat tacite de transport scolaire, et transfert de cette charge sur les parents...

- Certains enfants ont réellement travaillé (manutention dans un grand magasin, participation dans un garage, shampooings dans un salon de coiffure), alors qu’ils sont censés n’être que des observateurs et ne sont pas couverts par la législation pour une participation active. Le dramatique accident récemment survenu lors d’un stage entrait probablement dans le cadre des stages réels, et on ne peut condamner tout un système sur la base d’un accident, aussi dramatique fût-il, mais cela montre au moins la nécessité de la prévention des accidents du travail et de l’encadrement juridique de ces activités, comme c’est prévu pour les stages réels :
« des situations pratiques et actives : visites d’information ou séquences d’observation en milieu professionnel dans les conditions définies par le décret n° 2003-812 relatif aux modalités d’accueil en milieu professionnel d’élèves mineurs de moins de seize ans ( B.O. n° 34 du 18 septembre 2003) »
(modalités d’accueil)

- Il s’agit apparemment d’une option (si l’on croit le Bulletin officiel, bien sûr !), alors que les établissements scolaires le présentent comme obligatoire, et ne prévoient aucun cours pour les élèves qui ne seraient pas intéressés.

- Un mystère demeure : que font les profs pendant que leurs élèves de troisième sont en stage ?

- Ces élèves n’ont pas de cours pendant une semaine – carence qui se rajoute aux séjours linguistiques avec des profs non remplacés, aux stages de formation professionnelle, aux arrêts maladie non remplacés et aux grèves. On nous rétorquera que c’est un cours sur la vie elle-même, sur la société ; certes, mais l’observation et/ou la participation au ramassage des objets tombés par terre dans un centre Leclerc ne mérite pas forcément une semaine de la vie d’un élève.

- Combien d’élèves de troisième savent ce qu’ils veulent faire plus tard – leur projet comme on dit en pédagol ? Et parmi ceux-ci, combien trouveront un stage en rapport ? Fort peu, c’était aussi la conclusion du reportage de France 2.
Bon courage aux parents d’une petite ville qui devront chercher un stage de concepteur en jeux vidéos, d’infographiste, de contrôleur aérien, de pilote de chasse, de vétérinaire de campagne, de moniteur de ski, de biologiste marin, de volcanologue ou d’archéologue :
« découvrir les métiers : le quotidien d'un pilote, d'un pâtissier, d'un webmestre, d'une infirmière, etc. »

Quant à courir toute la journée derrière une infirmière speedée ou un ambulancier...
« - qualitatif : de nombreux élèves ressentent des difficultés à trouver un stage, en dépit de l'appui de leurs professeurs, des équipes éducatives et de leurs familles. Cela est particulièrement vrai pour les élèves issus des milieux défavorisés ou victimes de discrimination. »

- C’est donc une véritable corvée pour les parents, qui doivent prospecter, solliciter les entreprises (le principal fournit une lettre d’introduction), expliquer la chose, puis faire signer une convention de stage au chef d’entreprise, et enfin la rapporter au secrétariat du collège avant le début stage. Après quoi il faut assurer toute la semaine le transport scolaire du domicile au lieu de stage – les parents malins auront donc tous cherché dans les entreprises les plus proches ! Le dernier qui se réveille risque d’avoir à transporter son gosse à travers champs à trente kilomètres.
Normalement, les parents échapperont au rapport de stage qui sera rédigé par les enfants. L’EN s’est bien gardée de demander un rapport de satisfaction aux parents...

"On a déjà cherché des stages à 15 entreprises du centre ville. Que 2 ont répondu qu'il ne prenait pas de stagiaire aussi jeune. Ceux qui ont trouvé dans sa classe vont chez des amis, famille, parents." (forum Doctissimo)

- Même pour les entreprises, il n’est pas forcément souhaité ni simple d’avoir des stagiaires d'un nouveau type, dont on devra s’occuper sans pouvoir lui confier une seule tâche ! Sans compter la peur qu'il touche aux machines. Chez les libéraux ou les PME, selon les circonstances professionnelles, il faudra par exemple demander l’autorisation à chaque client ou expliquer la présence d’un gamin de quatorze ans qui observe.

Je ne résiste pas à l'envie de citer ce message de invite_mas​sive, lu sur Doctissimo (lien plus haut) :

"Je suis un professionnel de l'informatique dans une entreprise et chaque année on me colle les "fils de" dans mes pattes. En me disant : "Tu sais, il adore l'informatique et il s’y connaît, il voudrait en faire son métier..." (Ah oui, ça sur msn il est plus fort que moi...) Et voila que je me tape pendant une semaine un collégien de 4e ou 3e 2 ou 3 fois dans l'année. Une semaine de productivité de perdue, mon travail qui n'avance pas et des heures à rallonge une fois qu'il est parti pour me mettre à jour.
En plus j'apprends que quelques profs de "mon stagiaire" profite de l'occasion pour partir au ski cette semaine avec les 5e et laisse les entreprises faire la nounou."


3. Vue d’ensemble : une usine à gaz ?

Soyons justes : à travers la France, il est probable que de nombreux élèves ont été satisfaits de leur stage (quelques exemples réels : dans une école maternelle, ou un salon de coiffure, un garage, un bureau, un cabinet vétérinaire, etc.) surtout si cela correspondait au milieu qu’ils souhaitaient découvrir. Mais systématiser le principe, le rendre obligatoire et l’étendre à une semaine, transforme ces stages en énorme machine : 

« - Quantitatif : chaque année, près de 11 000 établissements scolaires recherchent et gèrent des stages d'observation, d'initiation, d'application ou des périodes de formation pouvant aller jusqu'à 16 semaines par an, évaluées à l'examen pour certains niveaux. Les stages obligatoires concernent 815 000 élèves de troisième, 720 000 lycées professionnels et 115 000 étudiants en sections de technicien supérieur, soit environ 1 650 000 jeunes. Certains lycéens préparant un baccalauréat technologique sont également concernés. L'importance de ces nombres met en évidence la nécessité de renforcer et développer les liens, de l'Éducation nationale avec le monde économique »

Ainsi, un élève facétieux pourra écrire dans son rapport de stage : j’ai fait mon stage d’observation dans une usine à gaz !

Pour gérer ce bazar, on a créé des banques de stage dans chaque Académie, un peu comme les banques du sang, mais sans les sandwichs et les boissons :

« Les banques de stages font partie des mesures annoncées le 8 février 2008 par le président de la République en faveur des banlieues. Elles s'inscrivent dans le cadre de la mise en oeuvre du volet « Éducation nationale » de la dynamique « Espoir banlieues ». Après une phase d'expérimentation au cours de l'année 2008-2009, leur généralisation est une des priorités pour l'année 2009-2010. »

« 1) La banque de stages repose sur une application informatique qui permet :
- le dépôt d'offres par les acteurs du monde professionnel et de demandes de stage par les établissements ;
- la consultation de ces offres de stage par les différents acteurs engagés. »


L’informatique aplanit toutes les difficultés, c’est bien connu...

Par ailleurs, on lit souvent comme argument en faveur de ces stages qu'il est bon que les enfants connaissent la vie réelle, le monde du travail. Comme si l'éducation ne faisait pas partie de la vie réelle ! Mais admettons la critique : nos enfants ne vivent pas dans un monde clos, entouré d ebarbelés le sisolant du monde du travail ! Ils entendent leurs paretns parler boulot, ils voient des travailleurs tous les jours, à commencer par  leurs profs, la boulangerie, et quand ils montrent dans le bus scolaire, ils savent que le chaufeur ne s'est pas levé tôt pour son plaisir mais pour gagner sa croûte. Qu'apprendront-ils de plus en observant leur chauffeur une semaine ? D'autant qu'ils n'auront sûrement pas le droit de conduire le bus scolaire !

Et par la télévision, ils ont des notions de milliers de professions, de façon parfois très réaliste, quoique plus scénarisée et plus violente, mais quand même, les enfants de 14 ou 15 ans ont des idées assez précises du monde professionnel, si étendues en fait qu'on se demande ce qu'une semaine va leur apporter de plus - excepté s'ils trouvent dans la branche qui les intéresse a priori, ce qui est malheureusement  rare.

 

En conclusion

Il y a deux types de stage, les stages réels pour les classes en alternance (préparatoires aux lycées professionnels) et les stages d’observation dont la durée est d’une semaine maximum, les modalités étant largement laissées à l’appréciation du principal. Aucun travail ne doit être effectué durant les stages d’observation (comme leur nom l’indique !), les autres stages étant régis par le code du travail des mineurs, différence qui ne semble pas avoir été toujours respectée.

Selon le BO, ces stages n’ont rien d’obligatoire – ils peuvent donc être refusés par les parents ou élèves qui ne seraient pas satisfaits de leurs modalités. Comme le dit le récent et inattendu succès de librairie de Stéphane Hessel « Indignez-vous ! », du moins si tel est le cas.

Instaurer un premier contact entre l’école et le monde du travail n’a rien de choquant en soi, même si on peut contester la jeunesse des stagiaires, mais remarquons que depuis peu c’est le monde du travail qui ne veut plus des jeunes ! Selon le Monde du 1/01/11 et le Canard du 5/01/11, Nadine Morano vient de supprimer les aides aux entreprises pour les contrats en alternance et les autres contrats d’apprentissage... au motif que les patrons veulent moins d’apprentis en 2011.

Même le reportage de France 2 s’est fait l’écho de ces critiques, c’est dire à quel point ces séquences d’observation sont une grande pagaille, voire une véritable corvée pour les parents qui doivent démarcher les entreprises (ce qui peut être ressenti comme humiliant) et assurer le transport scolaire.

Aucun contrôle n’est prévu, certains élèves faisant le stage chez des potes de leurs parents, pas sûr qu’ils y passent toute la semaine comme les autres...

Et surtout, critique principale, les élèves ne trouveront que rarement un stage correspondant à la profession qu’ils envisagent, l’utilité du stage en devient dès lors très discutable.

Mais ne soyons pas négatifs et faisons une proposition pour garder l’esprit de la loi qui a instauré ce contact avec le monde du travail, tout en évitant les incohérences actuelles : il nous semble suffisant et plus simple d’organiser quelques demi-journées de visite, par petits groupes et dans divers domaines professionnels (un peu comme le fait l’école primaire), chaque élève pouvant choisir une ou plusieurs de ces  visites, selon son projet personnel.

On parle souvent de la simplification administrative - appliquons-la aussi à l’école !

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