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19 octobre 2009 1 19 /10 /octobre /2009 21:34


« Xavier Darcos, ministre de l’Éducation nationale, met en place des stages d’anglais gratuits pendant les vacances de printemps pour les lycéens volontaires des voies générale, professionnelle et technologique".
Ces stages contestés sont peut-être l’occasion d’orienter l’enseignement des langues vers plus de liberté et de diversité.



"Près de 4 700 lycéens volontaires des zones A bénéficient d’ores et déjà de ces stages gratuits et près de 4 000 d’élèves de la Zone C vont en bénéficier à leur tour, à raison de 3 heures par jour pendant 5 jours à l’occasion des vacances scolaires.
(...) Le dispositif des stages est prioritairement encadré par des enseignants volontaires rémunérés en heures supplémentaires, des assistants d’anglais et éventuellement des locuteurs natifs rémunérés en vacations. »
Site de l’Éducation nationale

Ou encore : «  Renforcement de l’apprentissage de l’anglais oral au collège et au lycée »

1 . Ces stages d’anglais sont très contestés

A la fois en raison de leur coût, et parce qu’ils se font en extrascolaire.
Le coût des heures supplémentaires et du recours à la sous-traitance auprès de natifs et d’étudiants anglophones n’est bien sûr jamais indiqué...
Comment accepter qu’on sacrifie les Rased (réseau d’aide et de soutien aux enfants en difficulté) et qu’on investisse dans l’anglais de cette façon ?
La Provence blogs :

« Constatant le recours croissant des familles à des stages dispensés en dehors de l’école (...) »

Hypocritement, on s’avance masqué : sous couvert d’égalité des chances, sous le prétexte de compenser l’avance en anglais des enfants qui passent leurs fins de semaine à Londres et leurs vacances à New-York, la véritable raison de ces stages réside dans la volonté de faire de l’anglais la langue véhiculaire de l’Union européenne et d’intensifier sa pratique, depuis l’école maternelle jusqu’à l’université...

Nous en avons parlé, on ne peut même pas parler de complot au vu des déclarations de diverses personnalités en ce sens.

Le ministre Darcos n’a-t-il pas assimilé le bilinguisme à français plus anglais ? Expression reprise par divers médias, sans aucun recul critique :

« Il l’avait dit en septembre 2007, il l’a réaffirmé en cette rentrée 2008 : Xavier Darcos souhaite que les bacheliers français jonglent sans problème avec la langue de Shakespeare - en un mot : qu’ils soient bilingues. »
Studyparents

C’est également une mesure autocratique, prise par une poignée de décideurs, opposés à l’école laïque à la française et favorables à une privatisation partielle de l’anglais, en faisant appel à de nombreux sous-traitants : boîtes privées, assistants natifs, étudiants anglais, partenariat avec Cambridge pour l’évaluation du niveau.

Cette initiative n’a eu aucun succès auprès des enseignants, qui ne se sont pas bousculés pour transformer leurs vacances en heures supplémentaires, ce qui est bien compréhensible.
Les syndicats semblent d’ailleurs avoir lancé quelques consignes de boycottage.

Même Le Figaro parle de l’insuccès de ces stages, journal qu’on ne peut raisonnablement suspecter de gauchisme...
« Des débuts difficiles pour les stages d’anglais au lycée »

Mais paradoxalement, cette initiative éminemment contestable, autocratique, est peut-être l’amorce d’une révolution conceptuelle qui permettra peut-être à l’enseignement des langues de sortir de ses contradictions, selon deux grands axes :

— Revenir à la liberté, celle de choisir sa ou ses langues étrangères.

— Revenir à une offre élargie, à la diversité des langues.

— Au primaire comme au secondaire.

En effet, l’école et la société française sont sur une pente dictatoriale où la diversité des langues est en chute libre et où l’anglais est officieusement imposé (faute de vrai choix), situation hypocritement mise sur le dos des parents, lesquels auraient certes souvent choisi l’anglais, mais dont une partie aurait choisi une autre langue - allemand, espagnol, catalan ou italien dans les régions frontalières, arabe, chinois, vietnamien, russe et autres langues pour des raisons familiales.

Cette monoculture anglophone est d’ailleurs en contradiction avec les besoins linguistiques des entreprises, qui, souvent, ne juraient que par l’anglais mais commencent à ressentir les problèmes que cela pose, difficultés internes, incompatibilité avec le droit à travailler dans son pays dans sa propre langue, baisse de la productivité à cause des malentendus, démoralisation des employés, stress des cadres, etc.

Et en dehors du monde des affaires, le tourisme par exemple, les besoins s’avèrent plus diversifiés, notamment depuis l’élargissement de l’UE (article de 2004)

Certaines entreprises font maintenant volontairement le choix de la diversité linguistique, source de créativité :
« L’une des six exceptions à décrocher la plus haute note sur son site en « .com », L’Oréal, a fait de la diversité le cheval de bataille de sa politique de développement durable. Ainsi en France, près de 45 % des équipes ne sont pas françaises et 60 % des membres de comités de direction non plus. "Nous n’avons jamais instauré l’anglais bien que nous soyons une entreprise internationale. Le Français reste une langue importante mais nous nous adaptons localement, et selon les situations, par le sous-titrage ou la traduction, par exemple dans les présentations et formations. Les managers sont formés à la langue locale avant d’être expatriés," témoigne Sylviane Balustre d’Erneville, responsable Diversité et Inclusion à la direction générale des ressources humaines. »

On peut donc penser que ces stages Darcos sont une sorte de ligne Maginot linguistique dans un monde multipolaire.

2. En quoi ces stages Darcos pourraient-ils être l’amorce d’un profond changement pédagogique dans les langues ?

Ces stages, aussi critiquables soient-ils, pourraient avoir montré la voie de la complémentarité public-privé en matière de langues étrangères, ou, plus précisément, public-privé-famille en y incluant les langues de l’immigration, les associations parentales de type aide aux devoirs et les associations culturelles locales.

On peut très bien imaginer que l’élève doive valider un niveau X dans une langue et Y dans une deuxième, en ayant le choix entre celles disponibles dans son école, et celles disponibles hors de l’école, qu’il s’agisse d’une boîte privée, d’Internet ou d’associations, voire de sa famille.

C’est peut-être aussi l’occasion d’admettre que l’école ne peut rendre un enfant bilingue, ce que confirment certains professeurs plus lucides :
« Les Programmes officiels de langues vivantes ne se donnent aucunement pour objectif la formation d’élèves bilingues. Chez une partie des parents d’élèves une attente irréaliste est ainsi alimentée qui ne peut que renforcer une accusation aussi facile que récurrente d’incompétence à l’encontre des enseignants de langues. »
Communiqué : "A propos des déclarations de Xavier Darcos sur TF1", par le Président de l’APLV, Sylvestre Vanuxem.

Les langues étrangères représentent un immense travail et des milliers d’heures. L’école ne peut être que le lieu d’une initiation plus ou moins poussée.

Une critique probable des professeurs à cette complémentarité public-privé est l’absence de perspective culturelle, la vision d’une langue comme simple outil de communication. On rappellera pourtant que c’est bien ainsi que le Ministère considère désormais l’anglais, en témoigne un exemple parmi beaucoup d’autres :
« La progression des élèves repose ainsi sur l’utilisation de l’anglais en tant que langue outil de communication et non simplement comme langue, objet d’étude. »

Cette difficulté peut être résolue, par exemple, par l’obligation de valider une formation sur l’aspect culturel de la langue en question, sous réserve de rester réaliste quant à ce qu’auraient réellement appris les élèves pour le même nombre d’heures de langue à l’école, et de mettre ce module culturel à la disposition des associations, ainsi que sur Internet, comme un manuel scolaire.

Dans tous les cas, naturellement, la validation du niveau en langue doit rester l’apanage de l’école publique, gage d’indépendance et d’unicité du pays (et non, comme aujourd’hui, être sous-traitée à Cambridge, pour un coût secret défense...)

Cerise sur le gâteau : la reconnaissance et la validation d’une langue étrangère apprise en famille serait une vraie valorisation des cultures de l’immigration, bien plus concrète et sincère qu’un blablabla démagogique et politicien.

Sucre sur la cerise (du gâteau) : une profonde réforme de ce type pourrait se faire à coût constant, outre que le coût réel du tout anglais et des stages Darcos est soigneusement caché...

Loin d’une Europe monolingue, anglophone de la maternelle aux études supérieures, ces stages Darcos, aussi critiquables soient-ils, sont peut-être l’occasion d’une révolution de l’enseignement des langues, en faveur d’une vraie liberté de choisir sa ou ses langues étrangères, liberté basée sur une offre de langues élargie grâce à une complémentarité école publique-boîtes privées-associations et parents d’élèves.

La question des langues à l’école n’est absolument pas pédagogique, elle est politique.
Elle dépend de la logistique et de choix arbitraires (nombre de postes par langue, validation dans les IUFM, accords entre pays, etc.), Il est étonnant que le pays qui a inscrit la liberté sur le fronton de ses mairies soit si dirigiste en matière de langues étrangères, quand il serait si simple de choisir une autre voie.

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