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2 juin 2010 3 02 /06 /juin /2010 00:50

C’est un sujet qui revient régulièrement dans les médias, ou dans les blogs, il n’y a donc aucune raison pour que Agoravox se prive du plaisir de polémiquer sur cette question passionnelle - une passion qui remonte à notre vécu scolaire, avec ses hauts et ses bas, ses joies et ses frustrations. Chacun a donc son avis sur la question.


Il est bon de rappeler d’emblée que rechercher l’égalité des chances ne signifie pas soutenir l’égalitarisme, pas plus que le nivellement par le bas. Ces accusations essentiellement idéologiques et politiques polluent souvent ce débat.

Tâchons donc de retrouver un peu d’objectivité. Que demande-t-on aux notes ? De noter les élèves, c’est-à-dire de les évaluer (ou plus précisément leur compétence ponctuelle dans une matière), de les classer (les méchantes langues disent "trier" !) en fonction des exigences scolaires et sociales...

Accessoirement, elles ont une fonction de stimulus, et inversement de punition -en somme elles jouent à elles seules le rôle de la carotte et du bâton !

Enfin, elles peuvent avoir une fonction disciplinaire, un outil présumé efficace dans la tentative des enseignants de retrouver l’ambiance studieuse d’une classe du bon Topaze...

Je ne cesse de m’étonner de la fréquence à laquelle mes enfants évoquent leurs notes et leurs moyennes - faudra que j’en fasse la moyenne hebdomadaire !

J’ai donc failli oublier ce point essentiel : les notes rassurent les parents ! Mais les inquiètent lorsqu’elles sont mauvaises, auquel cas elles servent là encore de baromètre : de même que la courbe de croissance surveille la santé, les notes sont censées être le baromètre objectif de la santé scolaire des enfants, voire de leur santé mentale tout court, et un fort indice de leur avenir professionnel et de leur statut social.

On mesure les enjeux énormes que l’on fait reposer sur ces notes et ces moyennes... Il y a presque un côté magique, cérémoniel à cette fonction, une sacralisation.

Devant l’importance qu’on leur attribue, la moindre des choses était de vérifier que cette confiance aveugle est fondée. Or, non seulement une étude scientifique sur l’objectivité des notes est possible, mais elle a depuis longtemps été faite !

« Cette façon façon d’évaluer les connaissances des élèves est aléatoire et biaisée de multiples façons. Les spécialistes le savent depuis longtemps, mais pas le grand public. Cela reste tabou. », déclare Bruno Suchaut, directeur de l’Institut de recherche sur l’éducation, au Nouvel observateur (25-31 mars 2010).

Les faits sont sans appel : les notes à l’école sont d’une grande subjectivité, et celles du bac, qu’on suppose objectives à cause de son organisation complexe et de sa correction anonyme, le sont à peine moins.

Pour obtenir une note "juste" au bac, il faudrait faire la moyenne de 127 correcteurs en philo, 78 en français, 13 en maths - des matières les plus subjectives au plus objectives.
 
On fait reposer l’avenir des élèves sur une notation très aléatoire !

Durant la scolarité, d’autres facteurs interviennent pour rendre injuste la notation :


— l’absence de référentiel fiable pour chaque matière et chaque année scolaire ;

— la différence énorme entre établissements, au point que le rectorat de Paris pondère les notes fournies par les lycées.
 
-- Les notes auraient peut-être de la valeur, si on les respectait ! Deux exemples vécus illustrent bien ce point : une prof de secondaire avait fait refaire la dictée après correction, sans quoi la majorité de la classe aurait eu zéro... Ce n’est pas idiot sur le principe (corriger ses erreurs et apprendre), par contre ça interroge grandement sur la valeur des notes ! Un autre avait fait faire en histoire un contrôle de type QCM, qui permet dans une matière aux notes en général basses d’avoir une bonne note, voire un 20/20, et a expliqué aux élèves que c’était pour relever la moyenne – celle-ci ayant été mise à mal par le brevet blanc, notoirement noté plus sévèrement afin que les élèves ne relâchent pas leurs efforts.
Ces deux exemples montrent bien que les notes, loin de former un suivi objectif de l’élève, s’apparentent plutôt à la cuisine, où l’on relève le goût quand c’est trop fade, on bricole, on adapte à la situation.

-- Quant à la différence entre 12 et 14 en arts plastiques sur des sujets du genre "construisez une oeuvre qui parle au spectateur" ou toute autre formulation alambiquée... plus subjectif que ça, tu peux pas !

- Non seulement il n’y a pas réellement de référentiel national sur lequel baser la notation, mais la comparaison n’est même pas pertinente d’une classe à l’autre dans le même établissement ! Si une des classes (du même âge) a un prof qui tente de suivre le programme, alors qu’une autre en a fait seulement les deux tiers, progressant beaucoup plus lentement, un enfant de la première qui, en fin d’année, a 14 de moyenne n’est pas à égalité de progression et de niveau avec un enfant de l’autre classe qui a lui aussi 14 de moyenne : l’année suivante, l’un des deux aura un retard considérable ! Bref, en l’absence de référentiel constant, les notes sont très subjectives.


Certains biais tiennent à l’inévitable subjectivité de l’enseignant lui-même :


— effet courbe de Gauss : tendance inconsciente à ajuster les notes pour obtenir dans la classe une courbe de Gauss, c’est-à-dire une majorité de « moyens », une minorité de faibles, et une autre minorité d’excellents élèves ;

—  l’ordre des copies corrigées ;

—  l’image globale que se fait l’enseignant de l’élève ;

— le niveau de la classe ;

— les préjugés personnels, comme éventuellement l’ethnie, le sexe : les garçons pourraient mieux faire, quand les filles sont présumées au maximum !

La suppression des notes et son remplacement par d’autres systèmes ayant les mêmes buts - évaluation, stimulation, orientation et sélection - est tout à fait possible, et d’autres pays l’ont fait, sans catastrophe nationale. Aux dernières nouvelles, ils n’ont pas sombré dans l’égalitarisme, le communisme ou n’importe quel « -isme », et ne forment pas des ingénieurs incapables de faire un pont ou des dentistes ne sachant pas distinguer la droite de la gauche.
Au primaire, de nombreux enseignants utilisent l'évaluation des compétences par items acquis/en cours d'acquisition/pas acquis - ce qui d'ailleurs leur demande probablement plus de travail !

En France, de nombreux adultes ont connu au collège ou même au lycée une autre formule que les notes, et sans drame aucun : personnellement, j’ai connu la notation en 5 lettres, ABCDE, qui n’a nullement empêché de nous évaluer ni de différencier les flèches des « peut mieux faire », comme votre serviteur. Remarquer aussi que 5 lettres, pondérées par plus ou moins, ça fait une notation sur 15, soit très similaire !

D’autres ont connu A, B, C, d’après ce que j’ai lu sur un forum.

Le débat annexe à celui-ci concerne le redoublement, car une fois évalués, il existe quelques élèves dont les notes ont été très très faibles tout au long de l’année, notamment dans les matières principales. Pour eux se pose la question du redoublement. En fait, elle ne se pose plus guère, car l’inutilité du redoublement, voire sa nocivité, est une notion acquise par tous les professionnels, ce me semble : on peut toujours trouver un exemple contraire, mais il est avéré que l’avenir scolaire d’un élève qui redouble au primaire ou au secondaire sera laborieux. En outre, sur le plan psychologique, je le trouve terrible - une sanction doublée d’une humiliation, et si l’on ajoute à cela qu’en changeant de classe d’âge il perd tous ses copains, le redoublement est une véritable double peine. D’ailleurs, les parents peuvent légalement déjà s’y opposer.

La vraie solution est dans le signalement de l’élève au maître suivant, et dans une organisation scolaire qui permette le suivi et le soutien personnalisé des élèves en difficulté, par l’instit lui-même (Finlande) si l’emploi du temps dégage du temps l’après-midi, ou par un autre maître spécialisé dans le soutien - type RASED (Réseau d’aide et d soutien aux élèves en difficulté).
Espérons que le nouvel emploi du temps qui sera bientôt expérimenté dans une centaine d’établissements permette justement aux profs de dégager un petit créneau en fin d’après-midi pour le soutien individualisé, ou le tutorat, même si le but principal est l’augmentation du sport pour renforcer la cohésion sociale et diminuer la violence scolaire - ça vaut la peine d’essayer cette formule.
 
C’est aussi l’avis de la Cour des comptes, qui recommande l’accompagnement plutôt que le redoublement, cher et inefficace, dans un rapport ici cité par le site Les Cahiers pédagogiques.

Il est certain qu’au primaire, et même au secondaire, on peut très facilement se passer de notes : A, excellent, B bien, C doit progresser, par exemple.

Mais dans ce cas, il serait bon de maintenir et de renforcer la stimulation voire la punition, en redonnant du lustre et du cérémonial à de nombreuses étapes de la scolarité. Nous manquons globalement de rituels sociaux, à preuve cette renaissance permanente des bizutages, souvent dans leur forme la plus débile, parce que gérés par des jeunes personnalités en construction, et pas toujours les plus fines...

Qui se souvient qu’aux alentours de 1950, la fin de l’école primaire était récompensée par un beau diplôme comme en ont mes parents, d’une taille d’environ 50 cm par 25 ?

Ainsi, grâce à une ritualisation de tableaux d’excellence remis à chaque fin d’année aux plus méritants, éventuellement assortis de prix accessoires pour une progression significative ou des circonstances particulières, l’absence de notes ne s’opposerait pas à l’évaluation faite par le prof, pas plus qu’à la reconnaissance du mérite personnel et de l’excellence.

Le côté punition/sanction peut être assuré par une série de mauvais résultats signalés par le prof ; quelle différence entre une suite de mauvais résultats notifiés aux parents par le professeur et une suite de zéros, sinon une espèce de foi magique dans les nombres - qui n’est pas sans rappeler certaines superstitions.

Un autre débat est de savoir si sélectionner aussi tôt est utile... La France semble être le pays qui sélectionne le plus tôt, bien qu’on s’en défende, et celui où les inégalités scolaires en fonction des origines sociales est le plus grand ; les grandes écoles ont reconnu ce déclin de la promotion sociale, cette baisse du pourcentage d’élèves d’origine populaire, sans qu’on en trouve vraiment la raison.

Malheureusement, certains établissements supérieurs augmentent cette ségrégation sociale en imposant l’anglais, et lui seul, au concours d’entré, à un bon niveau et avec un fort coefficient...
(mon article d’AV)

Car la question des notes débouche souvent sur un débat entre les tenants d’une école de la sélection, d’une éducation à l’ancienne où le maître dispense son savoir à des élèves attentifs et respectueux, et les partisans d’une école qui vise l’épanouissement, l’éducation, la socialisation, le développement personnel de l’enfant. A notre avis, ces deux visions ne sont pas incompatibles, et les opposer stérilise le débat. En tout cas, il est toujours utile de rappeler que pour des millions d’enfants, aller à l’école est un rêve, un luxe dont ils sont privés, totalement ou très jeunes...

A notre avis, la suppression des notes au primaire et au secondaire ne s’opposerait nullement à l’évaluation, à l’orientation et la sélection.

Quelques liens pour approfondir :

"Et maintenant ils veulent supprimer les notes à l’école"
(Marianne, article contre la suppression).
Blog de Brighelli, mais je n’ai pas trouvé de papier qui en parle spécifiquement.
Un article de Maulini, instituteur à Genève, avec de nombreuses références sur l’historique de la notation.
Très intéressant entretien à l’occasion d’un livre de deux sociologues Christian Baudelot et Roger Establet sur l’école en France.
Le site Educobs, reprenant en partie l’article papier cité plus haut, avec quelques commentaires intéressants.
L’école finlandaise, sur Les Cahiers pédagogiques.
 

 

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