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18 octobre 2009 7 18 /10 /octobre /2009 17:32

Présentation du CECRL (2001), Cadre européen commun de référence pour les langues.

Pour des raisons mystérieuses, le sujet des langues vivantes véhicule toutes sortes de clichés qu’on voit régulièrement repris dans les médias, sans preuve aucune, parfois même sous la plume d’experts plus ou moins autoproclamés en pédagogie.

Si dans le domaine des sciences dures ou biologiques, la culture de la méthode expérimentale et de la preuve s’est depuis longtemps imposée, il n’en est pas toujours de même dans les sciences humaines, où parfois le dogme et la conviction remplacent la démonstration.

Nous nous proposons de discuter, en une mini série d’articles, de ces divers clichés sur les langues étrangères et sur leur apprentissage.

Première Ppartie : il existerait des enquêtes sur le niveau en langues étrangères.

Oui, et non : les résultats présentés en 2005 et 2006 par les informations télévisées comme des enquêtes d’Eurobaromètre n’étaient que des sondages, ce qui est confirmé sur le site officiel Europa :

http://ec.europa.eu/public_opinion/archives/ebs/ebs_237.fr.pdf

(document en PDF)

Ces sondages ont été réalisés sous la forme de questions simples, non détaillées sur le site, par exemple : "Parlez-vous anglais ?" ou encore  : "Pouvez-vous participer à une conversation dans une langue étrangère ?"

Extraits :

"Sans surprise, les meilleures compétences linguistiques s’observent dans les États membres relativement petits dont les langues nationales sont peu répandues. 99 % des Luxembourgeois, 93 % des Lettons et des Maltais, et 90 % des Lituaniens connaissent au moins une langue de plus que leur langue maternelle. À l’autre extrémité du tableau, une large majorité de citoyens déclarent ne connaître que leur langue maternelle en Hongrie (71 %), au Royaume-Uni (70 %), ainsi qu’en Espagne, en Italie et au Portugal (64 % dans chaque pays). Dans les pays adhérents et candidats (hormis en Croatie), la proportion de répondants à même de mener une conversation dans une autre langue que leur langue maternelle est inférieure à la moyenne de l’Union européenne."

(...)

Dans l’ensemble, pour chaque langue étudiée, les répondants estiment que leurs connaissances sont plus élevées que lors de l’étude menée en 2001 (EB 54.1). Cette progression est principalement imputable à la confiance croissante des citoyens des anciens États membres dans leurs connaissances linguistiques.

Dans une perspective nationale, les personnes interrogées ont tendance à mieux juger leur connaissance d’une langue dans les pays où cette langue est largement connue. C’est naturellement le cas lorsque la langue citée comme langue étrangère appartient aux langues officielles du pays. Ainsi, aux Pays-Bas, où 87 % des répondants affirment parler l’anglais en plus de leur langue maternelle, 88 % estiment que leur niveau est bon ou très bon. De même, parmi les 90 % de Luxembourgeois connaissant le français comme langue étrangère, 99 % déclarent qu’ils le parlent bien ou très bien, le français étant également une langue officielle du pays."

(...)

Le niveau des langues étrangères connues est généralement bon, selon les répondants. Si l’on examine les cinq langues les plus connues en tant que langues étrangères, plus de la moitié des personnes interrogées jugent leurs connaissances bonnes ou très bonnes (anglais 69 %, espagnol 65 %, allemand 58 %, français 55 % et russe 54 %). L’estimation du niveau de connaissances linguistiques est plus élevée que le niveau observé en 2001 (EB 54.1) pour toutes ces langues."

Commentaire :

- Première source d’erreur de ces sondages : l’imprécision des questions.

Connaître ou parler une langue ne veut pas dire grand-chose, puisque cette expression regroupe une gamme de niveaux différents. Les plus conscients des difficultés des langues étrangères ajoutent souvent, lorsqu’on leur demande s’ils parlent telle ou telle langue, une pondération : "Je parle un peu allemand", "Je comprends l’espagnol", "Je parle anglais mais je manque de pratique", "pas fluent", etc. On se rend compte ainsi du manque d’un instrument de mesure, de l’absence d’une échelle de niveau fiable et consensuelle, on y reviendra.

- Deuxième biais qui fausse les résultats (en admettant qu’un sondage puisse donner un résultat fiable) : l’imprécision des questions entraîne une imprécision des réponses.

Constatons les précautions de style et la sémantique choisie : ce sont les sondés eux-mêmes qui "estiment", "déclarent", "ont tendance à juger", "jugent leurs connaissances" ou "affirment parler anglais" puis estiment que leur niveau est très bon. Rien que du scientifique, donc !

- Troisième biais possible :

un petit pays comme la Hongrie, qui étudie largement les langues et obtient un surprenant "mauvais" score de 71% de citoyens déclarant ne connaître que leur langue maternelle, est peut-être tout simplement plus modeste que les autres pays sondés, plus conscient des difficultés linguistiques et de la prétention qu’il y aurait à répondre que oui, on peut participer à une vraie conversation en anglais.

On voit donc que la valeur de ces "enquêtes" par sondages et auto-évaluation est à peine supérieure au zéro absolu ! Et pourtant, ces résultats ont été présentés en 2006 aux infos de 20 heures avec le plus grand sérieux, enquête à partir de laquelle de savantes digressions de journalistes et d’experts ont comparé les systèmes éducatifs respectifs des pays de l’Union européenne, concluant tous que la France pouvait mieux faire et que le multilinguisme était l’avenir de l’Europe.

Le ministère de l’Education nationale, en revanche, dispose de données fiables sur le niveau des candidats au bac en LV1, mais ne les communique pas. On sait néanmoins que ce niveau est à peine supérieur au balbutiement, c’est-à-dire avec impossibilité de comprendre dans un journal un article économique ou politique de bon niveau, les textes d’une chanson jamais entendue auparavant, de l’argot, de l’humour avec des références culturelles, de soutenir une conversation avec des natifs à vitesse normale, de comprendre les accents régionaux de la GB (puisque c’est presque toujours de l’anglais qu’on parle) ou les variantes mondiales de l’anglais, celui d’Australie, du Texas, de New-York ou d’Inde, etc.

Ci-après un lien vers un rapport détaillé du Sénat en 2003 sur l’enseignement des langues, qui mentionne entre autres le faible résultat obtenu en fin de scolarité, mais aussi les risques de l’excès d’anglais, et d’autres modes d’organisation scolaire possibles sous forme de modules.

http://www.senat.fr/rap/r03-063/r03-063_mono.html#toc221

Deuxième partie : présentation du CECRL

On a vu que l’absence d’une échelle de niveau en langues nous obligeait souvent à des périphrases telles "Je parle un peu anglais", "Je comprends l’italien", etc. Divers outils d’évaluation - échelles, grilles, scores - existaient déjà dans plusieurs pays, utilisés par des universités ou des centres d’enseignement de langues. De même, les universités américaines, canadiennes et anglaises, ainsi que les entreprises, disposaient depuis longtemps d’un outil plus fiable que les sondages d’Eurobaromètre pour évaluer le niveau en anglais de leurs postulants : le TOEFL,"Test of english as a foreign language", test d’anglais langue étrangère.

http://fr.wikipedia.org/wiki/TOEFL

Et plus récemment le TOEIC,"Test of english for international communication", conçu par les USA à la demande du Japon.

http://fr.wikipedia.org/wiki/TOEIC

Du temps du service militaire, l’Armée française disposait aussi d’un questionnaire écrit pour évaluer si l’appelé était opérationnel en anglais ou dans d’autres langues, un test truffé de tournures idiomatiques ! Pour la petite histoire, je crois que j’ai dû avoir zéro, vu que j’avais compris environ une phrase sur vingt...

A l’évidence, une échelle de niveau fiable et acceptée par tous (par tous les Européens au moins) était nécessaire puisque l’Union européenne (UE) a un lourd problème de communication. Depuis quelques années, mais elle est encore peu connue, cette échelle existe : c’est le CECRL, Cadre européen commun de référence pour les langues. Il comprend six niveaux : A1, A2, B1, B2, C1, C2 (A1 étant le débutant).

Voici par exemple le niveau B1 (nommé utilisateur indépendant) :

"Peut comprendre les points essentiels quand un langage clair et standard est utilisé et s’il s’agit de choses familières dans le travail, à l’école, dans les loisirs, etc. Peut se débrouiller dans la plupart des situations rencontrées en voyage dans une région où la langue cible est parlée. Peut produire un discours simple et cohérent sur des sujets familiers et dans ses domaines d’intérêt. Peut raconter un événement, une expérience ou un rêve, décrire un espoir ou un but et exposer brièvement des raisons ou explications pour un projet ou une idée."

Et concernant l’oral :

"Je peux faire face à la majorité des situations que l’on peut rencontrer au cours d’un voyage dans une région où la langue est parlée. Je peux prendre part sans préparation à une conversation sur des sujets familiers ou d’intérêt personnel ou qui concernent la vie quotidienne (par exemple famille, loisirs, travail, voyage et actualité)."

"Je peux m’exprimer de manière simple afin de raconter des expériences et des événements, mes rêves, mes espoirs ou mes buts. Je peux brièvement donner les raisons et explications de mes opinions ou projets. Je peux raconter une histoire ou l’intrigue d’un livre ou d’un film et exprimer mes réactions."

http://www.ac-nice.fr/espagnol/ressources/CECR.htm (tableau synthétique)

http://eduscol.education.fr/D0067/cecrl.htm (présentation par Educsol)

Chaque niveau peut lui-même être subdivisé, selon l’exigence de précision du pays ou de l’organisme qui l’utilisera, ce qui donnerait par exemple : niveau B1.2, ou B1+ , voire encore plus précis, B1.2.1.

Si vous trouvez ça un peu abscons, moi aussi ! Aussi, mieux vaut laisser les experts l’expliquer :

"Ceci met en évidence le fait que la frontière entre les niveaux est toujours un lieu subjectif. Certaines institutions préfèrent des degrés larges, d’autres les préfèrent étroits. L’avantage d’une approche de type hypertexte est qu’un ensemble de niveaux et/ou de descripteurs peut être découpé par différents utilisateurs selon les niveaux locaux qui existent en fait, et en des points différents, afin de répondre aux besoins locaux et de rester pourtant relié au système général. Avec un système d’arborescence souple comme celui qui est proposé, les institutions peuvent développer les branches qui correspondent à leur cas jusqu’au degré de finesse qui leur convient afin de situer et/ou de décrire les niveaux utilisés dans leur système dans les termes du Cadre commun de référence."

Il me semble qu’avec une échelle de zéro à cent, ou de zéro à dix, chacun aurait facilement compris qu’entre 6 et 7 pouvait se trouver un niveau de 6,5, voire, pour encore plus de précision : 6,55 ! Mais c’était probablement trop simple.

Un tableau annexe précise aussi une notion absente du tableau général, l’étendue du vocabulaire. C’est un critère trop souvent négligé qui pourtant peut freiner considérablement la communication. Très souvent, il nous reste des notions générales de la langue mais l’absence du mot rend la conversation pénible et chaotique :

"B2 L’exactitude du vocabulaire est généralement élevée bien que des confusions et le choix de mots incorrects se produisent sans gêner la communication.

B1 Montre une bonne maîtrise du vocabulaire élémentaire mais des erreurs sérieuses se produisent encore quand il s’agit d’exprimer une pensée plus complexe."

Il me semble totalement illusoire d’imaginer amener les élèves (oups ! les apprenants) au niveau B2 comme on commence à le lire.

Un autre tableau annexe, sur la grammaire, précise que B2 "a un assez bon contrôle grammatical. Ne fait pas de fautes conduisant à des malentendus."

Les tournures idiomatiques étant fort nombreuses en anglais, il n’y a aucune chance pour qu’un élève n’ayant pas fait de séjours linguistiques évite les malentendus à la sortie du lycée...

Plus encore, la phonologie. Pour B2, c’est : "A acquis une prononciation et une intonation claires et naturelles."

B2 c’est donc carrément le niveau"fluent english" !

Ce qui est confirmé par un tableau nommé -ça ne s’invente pas- correction sociolinguistique :

"Peut poursuivre une relation suivie avec des locuteurs natifs sans les amuser ou les irriter sans le vouloir ou les mettre en situation de se comporter autrement qu’avec un locuteur natif."

La surestimation des possibilités d’apprentissage des langues à l’école est pourtant déjà transcrite dans les documents officiels, avec la correspondance dans ce CECRL :

"Le niveau B2 (compréhension du contenu essentiel de sujets concrets ou abstraits dans un texte complexe ou une discussion technique) doit être atteint à la fin des études secondaires.

L’utilisateur expérimenté : C1 et C2

* Les niveaux C se situent au-delà du champ scolaire, sauf C1 pour les langues de spécialité au baccalauréat. À ce stade, un élève s’exprime couramment sur des sujets complexes de façon claire et bien structurée. (...)

Les nouveaux programmes de langues étrangères au collège, conçus selon le cadre européen commun sont divisés en deux paliers.

Le palier 2 sera publié en 2007 et entrera en application à la rentrée 2008. Il visera le niveau B1 du CECRL et correspondra aux classes de 4e et de 3e pour la première langue."

On est là encore dans la pensée magique : on peut l’écrire, donc c’est possible !

Le niveau B1en 3e, le niveau B2 en fin de scolarité (et on a vu plus haut qu’il s’agissait pour l’anglais du fluent english), voire le C1 pour des filières spécialisées !

A peine en vigueur, cette échelle, pourtant décrite avec un luxe de détails par ses concepteurs, n’est même pas respectée. Elle est dévoyée pour coïncider avec le dogme en vigueur disant que l’école peut amener à un bon niveau en langues.

http://www.education.gouv.fr/cid206/plan-en-faveur-d-une-meilleure-maitrise-des-langues.html

(site du ministère)

Conclusion : que dire, donc, de ce CECRL ?

- L’échelle en six niveaux est trop resserrée, permettant facilement une surestimation de son propre niveau : si l’on est de niveau B1, il est facile de se faire des illusions en se disant : "Je suis B1, encore un petit effort et je passe B2". Or, il y a un gouffre entre les deux (le document fait d’ailleurs honnêtement remarquer que le temps de passage d’un niveau à l’autre double pratiquement à chaque saut de niveau).

- La définition des niveaux est assez complexe, presque fumeuse, mais le sujet lui-même, le niveau en langue, est compliqué, avec de nombreux aspects différents.

- J’aurais trouvé une échelle décimale plus intuitive. Il me semble que l’arborescence fine sera peu utilisée, ou seulement par des professionnels. Restent donc les six niveaux, qui à notre avis se prêteront souvent à des manipulations.

Lorsqu’il existera des résultats officiels ou des enquêtes basées sur cette échelle, il sera tentant d’en faire une présentation tronquée, optimiste.

On a vu que les documents officiels considéraient comme une évidence le niveau B2 en fin de scolarité, un niveau "fluent" très, très enviable. A mon avis, B1 est le maximum envisageable en fin de scolarité, déjà bien content celui qui y arrivera... Si l’on s’en tient strictement aux descriptions détaillées du document complet, la majorité des élèves (les apprenants) sortira A2, même en LV1, mais ce n’est que notre avis de béotien.

- Dommage aussi que ce long rapport ne fasse pas une évaluation du temps d’apprentissage, même avec une fourchette large tenant compte de la grande variabilité selon les circonstances, le talent et la motivation. Cela aurait donné une idée générale. Aurait-on voulu masquer l’extrême difficulté que représente l’apprentissage d’une langue étrangère ?

Mais ne faisons pas la fine bouche : vive le CECRL ! Il a le mérite d’exister et de doter l’Europe d’une échelle consensuelle et de référentiels pour les professionnels.

Attendons maintenant les enquêtes qui vont sous peu déterminer si oui ou non le monde entier parle anglais, et à quel niveau... Si cette échelle existe réellement depuis l’an 2001, il est légitime de se demander pourquoi de telles enquêtes ne sont pas déjà faites.

Le document complet (assez indigeste) sur le CECRL (en PDF) :

http://www.coe.int/t/dg4/linguistic/Source/Framework_FR.pdf

Nota : il existe également l’échelle ALTE (Association of langage teachers in Europe)

Le même document présente en annexe une correspondance entre le CECRL et ALTE.

Un outil d’auto-évaluation, le DIALANG, directement dérivé du CECRL, y est aussi présenté.

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