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18 octobre 2009 7 18 /10 /octobre /2009 18:27

Le "processus de Bologne" fait partie de la "stratégie de Lisbonne" dont l’objectif est la construction dans l’UE d’une économie plus compétitive et plus innovante, on lit même parfois la plus innovante au monde - autant voir grand. Mais la France et le français seront inévitablement victimes du processus de Bologne, qui amplifie l’anglicisation de l’enseignement supérieur.

Nous avons déjà abordé sur AV le fait que les pays nordiques s’interrogent sur les effets de cette politique linguistique, mais d’autres aspects de la question méritent d’être discutés.

1. Qu’est-ce que le processus de Bologne ?

2. Avantages annoncés par l’UE.

3. Et les sous ?

4. L’UE reconnaît les nombreux obstacles à la mobilité des étudiants et des enseignants.

5. Diverses critiques sont déjà apparues.

6. La visibilité internationale.

7. La réponse actuelle à l’obstacle linguistique : l’anglicisation de l’enseignement supérieur.

8. Un processus gagnant-gagnant, ou gagnant-perdant ?

9. Les pays qui ont anglicisé leur enseignement supérieur, Suède et Norvège,
s’interrogent.

10. Les effets secondaires sont déjà visibles en France.

11. Une nouvelle religion européenne : la mobilité.

12. L’idéologie qui préside au processus de Bologne : une vision économique de la recherche.


1. Qu’est-ce que le processus de Bologne ?

La Déclaration de Bologne de 1999 a fixé comme objectif la création d’un espace européen de l’enseignement supérieur, un cadre commun, ce qui nécessite un abandon progressif des systèmes nationaux pour une structure à trois niveaux (licence, maîtrise et doctorat, LMD, ou bachelor, master et doctorat selon les pays). Il s’accompagne d’un système de crédits pour confirmer les acquis et assurer une équivalence reconnue dans toute l’UE, ce qui permettra un transfert de ces crédits d’un pays à l’autre.

Une présentation sur le site Euractiv

Le système est en fait à 2 étages, inspiré des USA ("undergraduate" et "postgraduate"), mais, comme le deuxième cycle est divisé en cycle court (maîtrise) et cycle long (doctorat), c’est similaire au système à trois étages LMD, déjà en place en France dans de nombreuses filières.

Il est également envisagé de rapprocher les calendriers universitaires et scolaires des différents pays, afin de faciliter la mobilité des enseignants et des étudiants.


2. Avantages annoncés par l’UE :

Mobilité des étudiants, permise par le transfert des crédits, et amélioration de l’employabilité des Européens.

Lisibilité plus grande de l’enseignement supérieur européen, et compétitivité accrue des universités européennes sur le plan international.

Les rapports européens sur les programmes Erasmus et Erasmus mundus sont particulièrement creux : ils détaillent les chiffres par pays, et commentent largement la satisfaction des participants sans préciser quelles matières ont été étudiées ni dans quelle(s) langues, sans évaluer ce que ces quelques mois d’études dans un pays et une langue étrangère ont apporté aux étudiants en terme de compétences professionnelles dans leur domaine.

Le "rapport intermédiaire" (2007)

Remarquons qu’il n’est nullement prouvé que des étudiants suivant pendant quelques mois des cours dans une langue étrangère en tirent un bénéfice dans leur domaine.

Malgré la légèreté de ces bilans, les déclarations d’intention sont toujours teintées du plus grand lyrisme :

"L’Europe de l’enseignement supérieur est en marche."


3. Et les sous ?

On nous présente comme un postulat que l’harmonisation de l’enseignement supérieur améliorera la compétitivité de la recherche européenne, en oubliant de parler du nerf de la guerre - le financement !

Les investissements en recherche et développement sont en diminution dans l’UE (1,85% du PIB en 2006), bien inférieurs à ceux des États-Unis (2,5%) et du Japon (3%). Finlande et Suède sont depuis longtemps déjà à plus de 3%, meilleurs élèves de la classe européenne en matière de RetD, financée en partie par les états, en partie par les entreprises, ce qui complique l’analyse : qui, des entreprises ou des États, a fléchi ?

Quoi qu’il en soit, les mêmes pays qui investissent le plus dans la recherche universitaire voient leurs entreprises investir davantage. La création de l’Institut européen de technologie s’inscrit aussi dans cette stratégie.

Diverses formes de coopération transnationale et inter-établissements de recherche existent déjà depuis longtemps, bien avant ce processus de Bologne. Et le fait que l’harmonisation de l’enseignement supérieur européen favorise la recherche et la compétitivité européennes n’est qu’une supposition. L’innovation est difficile à programmer.

4. L’UE reconnaît les nombreux obstacles à la mobilité des étudiants et des enseignants

Ce sont d’abord des problèmes techniques : statut, fiscalité des bourses, logement (difficile sans statut), validation, régimes sociaux, pas de droit aux réductions étudiantes pour les stagiaires, etc. Du côté des enseignants, l’obstacle est plutôt le manque d’enthousiasme devant le peu d’intérêt de quelques mois à l’étranger sur le déroulement de leur carrière.

Mais le principal obstacle, et de loin, c’est la barrière des langues. Or, si les difficultés linguistiques sont plusieurs fois citées dans le rapport très détaillé mentionné plus haut, elles ne font l’objet d’aucun bilan, d’aucun commentaire, d’aucune proposition !

Répétons-le, pour bien s’en convaincre : l’obstacle principal au processus de Bologne n’est pas du tout commenté dans le rapport d’évaluation !

En matière de langue, le non-dit demeure la règle. Passons outre ce tabou et disons donc le non-dit : l’anglais serait aux yeux de certains le nouveau latin. Ils partagent la vision grandiose d’un nouveau Moyen-Âge où les étudiants de l’UE et du monde entier iraient d’une fac à l’autre suivre l’enseignement supérieur en anglais... Quelle est la part du fantasme dans cette vision ?

Voilà en tout cas ce que beaucoup pensent, mais que personne n’écrit, car c’est à la fois contraire aux principes fondateurs de l’Europe (égalité des peuples et des langues), et anticonstitutionnel en France - même si depuis de nombreuses années divers établissements violent cet article 2 de la constitution en toute impunité.


5. Diverses critiques sont déjà apparues

Les détracteurs du processus de Bologne dénoncent une marchandisation de l’enseignement supérieur, une diminution de la justice sociale, une perte d’autonomie intellectuelle des établissements (avec le risque d’une certaine standardisation des formations et des recherches), et un possible raccourcissement de certaines études.

"Parmi les principaux détracteurs de réformes en cours, on compte la Fédération des étudiants francophones, l’Aped et, dans une moindre mesure, l’Union des Étudiants de la Communauté française."

(La Fédération des étudiant(e)s francophones (FEF) est la plus grande organisation regroupant les délégations étudiantes de la Communauté française de Belgique.)
"(...) D’une part, la Fédération soutient les mesures visant à favoriser la mobilité étudiante au niveau européen et la reconnaissance internationale des diplômes.
D’autre part, la Fédération s’est toujours montrée réticente face à la vision marchande et compétitive de l’enseignement supérieur qui est véhiculée, selon elle, dans les instances de décision du processus de Bologne. C’est pourquoi la Fédération s’est opposée à certains aspects des réformes entreprises récemment en Communauté française sous l’égide du processus de Bologne." (Wikipedia)

En Suisse (non membre de l’UE, mais très représentative des difficultés du plurilinguisme), les réactions sont majoritairement favorables ; les commentaires suivants, bien que ce ne soit pas leur but, confirment le risque d’anglicisation de l’Union européenne toute entière :

"Les deux Écoles polytechniques fédérales de Zurich et Lausanne affichent avec fierté leurs proportions élevées d’étudiants et d’enseignants étrangers. A Zurich, elle est de 60% pour les professeurs et de 56% pour les doctorants. Et l’environnement de la recherche est exclusivement anglophone. Pour sa part, Anders Hagström est convaincu que la Suisse tire un excellent profit de la présence de cette matière grise étrangère."

"Et pour attirer des étudiants d’autres nationalités, il faut impérativement proposer des filières de formation en anglais, poursuit cette responsable des relations entre universités suisses et étrangères. Force est d’admettre qu’aujourd’hui, le véritable langage académique, c’est l’anglais".

"Pourtant, le monde politique reste divisé face à l’importance grandissante de la langue de Shakespeare dans l’enseignement, qui reste avant tout l’affaire des cantons. Certains privilégient l’anglais au primaire, d’autres estiment que les élèves doivent d’abord apprendre une seconde langue nationale. Dans les universités, la pratique de l’anglais n’est pas récente, mais elle a indéniablement pris de l’ampleur au cours des dix dernières années (...)"

Un autre type de critique pointe le fait que les pays sont toujours concurrents, malgré la construction européenne :

"Les classements sont mondiaux, les étudiants à haut potentiel sont courtisés sur tous les continents. Les temps ne sont plus dès lors à la coopération : chaque pays tente de se placer au mieux dans la compétition. Le processus de Bologne fait pudiquement écran devant les enjeux du moment et les stratégies qu’ils inspirent, à savoir la segmentation de l’offre universitaire qui sera présentée demain par des réseaux internationaux et sans doute intercontinentaux très hiérarchisés. Leur accès sera régulé par des droits d’inscription dont la hauteur sera proportionnelle au prestige de la certification de la qualité que chacun aura obtenue"

Jean-Emile Charlier
Professeur des Facultés Universitaires Catholiques de Mons (FUCaM)
http://www.lemensuel.net/Ou-en-est-...


6. La visibilité internationale.

En quoi un cadre commun LMD donnerait une meilleure visibilité, nul ne l’explique. Un postulat de plus. Nous avons quelques doutes sur le fait que des étudiants asiatiques ne situent pas sur le globe la région du monde qui fabrique les Airbus ou le TGV (va-t-on l’appeler VHS, Very High Speed ?). Quant au classement de Shanghai des universités, tout le monde sait qu’il est bidon : certes le dynamisme de la recherche étatsunienne est incontestable, mais il suffit de regrouper diverses facultés parisiennes ou grandes écoles à la dimension d’un campus plus grand pour avancer dans ce classement très suspect.

Les programmes Tempus visent les nouveaux pays de l’est indépendants, et d’autres pays volontaires d’Europe centrale et orientale ; Erasmus mundus, destiné spécifiquement aux étudiants hors-UE, ne donne son agrément pratiquement qu’à des cursus en anglais, y compris en France. En 2007 et 2008, environ 90% des cursus sont en anglais, 80% exclusivement.

Sous couvert de visibilité internationale, ce qui va bien se voir de loin, c’est que la science de l’UE est anglophone !


7. La réponse actuelle à l’obstacle linguistique : l’anglicisation de l’enseignement supérieur.

Ce n’est pas officiel, mais avoué à demi-mot et sans complexes par des personnalités comme Mme Pécresse, Bernard Kouchner, Attali et bien d’autres.
"18/03/2008 (…) Mme Pécresse nous annonce qu’elle "ne milite pas pour imposer l’usage déclinant (sic) du français dans les institutions européennes à l’occasion de la prochaine présidence française de l’Union. (…)"

Elle a par ailleurs récemment plaidé pour la levée du "tabou de l’anglais".

Il est facile de vérifier sur la Toile à quel point le processus de Bologne est intimement lié à l’anglicisation de l’enseignement :
About the Bologna Process

Dix Lignes d’action du Processus de Bologne Action (uniquement en anglais)

Prise de décision dans le Processus de Bologne (uniquement en anglais)

La 6e Conférence ministérielle sur Bologne se tiendra à Louvain-la-Neuve les 28 et 29 avril 2009.
Secrétariat du processus de Bologne

100% monolingue en anglais !


 8. Un processus gagnant-gagnant, ou gagnant-perdant ?

La théorie des promoteurs du processus de Bologne :

"Dans le domaine de l’enseignement supérieur, les meilleurs étudiants d’Asie, d’Amérique latine et d’Afrique préfèrent, s’ils peuvent choisir, effectuer un MBA dans une université américaine plutôt que des études en Europe. Ce déséquilibre est particulièrement flagrant pour les études avancées d’ingénieur, de mathématiques et d’informatique. De plus, près de la moitié des Européens obtenant un doctorat outre-Atlantique y restent plusieurs années après leur diplôme."

(Viviane Reding, commissaire européenne à l’Éducation et à la Culture. 12/09/03)

 Les langues de faible diffusion y trouveront effectivement leur compte, car il sera probablement plus facile pour la Lituanie, la Slovénie, ou même la Catalogne (8 millions de locuteurs de catalan) d’attirer des étudiants en proposant un cursus en anglais plutôt que dans leur propre langue. Sans considération de valeur culturelle, on peut supposer que des étudiants hors-UE auront déjà quelques notions d’anglais mais aucune de catalan ou de slovène.

Par contre, les langues de grande diffusion comme le français (une des langues de travail de l’UE) sont à notre avis dans une position tout à fait différente, car France et Allemagne attirent depuis longtemps de nombreux étudiants étrangers.
Où est-il démontré qu’on séduira davantage un étudiant en mathématiques, asiatique ou africain, par des cours en anglais plutôt qu’en lui proposant des bourses, des aides au logement, un suivi de son intégration dans son nouvel environnement ?

Autrefois, des étudiants ayant choisi la France, ayant fait l’effort considérable d’apprendre le français, choisissaient souvent d’y travailler des années. Ce ne sera plus le cas. Après six mois en France en anglais, ils iront suivre des cours dans d’autres pays européens, toujours en anglais. In fine, les plus brillants seront tentés d’achever leurs études par des formations post-doc en GB ou aux États-Unis, d’autant plus qu’ils auront fait de grands progrès en anglais. Leurs années les plus productives risquent fort de se passer aux USA ou en GB, qui en retireront les bénéfices en terme de recherche et de brevets.

Quant aux étudiants français ou allemands, ils peuvent tout à fait être formés dans leur propre pays jusqu’au plus haut niveau. Seuls une poignée d’entre eux auront l’utilité de stages à l’étranger dans des labos de pointe.


9. Les pays qui ont anglicisé à outrance leur enseignement supérieur, Suède, Norvège et Danemark, en constatent maintenant les effets pervers sur leurs langues, menacées de disparition, et s’interrogent. Je renvoie à mon précédent article, qui cite des extraits de presse de ces différents pays.


10. Les effets secondaires de cette politique sont déjà visibles en France

La notion de choix des langues est morte dans nos écoles : l’anglais est imposé au primaire à 86% des enfants - c’est-à-dire sans que les parents se soient vus proposer un choix de langues. Beaucoup auraient choisi l’anglais, n’en doutons pas, mais la vérité crue, c’est que sans aucune loi, on impose maintenant une langue étrangère comme si celle-ci était devenue une matière obligatoire.

Et cela ne concerne pas que l’école primaire : au secondaire aussi, la diversité linguistique est en chute libre, certaines 6e ne "proposant" que l’anglais !
L’apprentissage précoce de l’anglais (officiellement, il faut dire "des langues") a même déjà ses extrémistes :

"(...) car, chez les petits tout cela se fait naturellement.(...) Tous les élèves devraient pouvoir suivre certains de leurs cours, comme l’histoire ou la géographie, dans une langue étrangère, et des activités ludiques, faisant appel aux langues, devraient leur être proposées en dehors des heures de classe". Wolfgang Mackiewicz, du Conseil européen pour les langues."

Pourtant, aucune étude scientifique ne confirme ces délires, ce serait même plutôt le contraire, les experts concluent souvent par des appels à la prudence.

Certains établissements d’enseignement supérieur et de recherche sont déjà devenus partiellement anglophones ! Il est instructif de visiter le site du CNRS, de Pasteur, ou de recenser les nombreux établissements qui organisent et imposent à leurs étudiants des cours en anglais. Tous les enseignants ne sont pas enthousiastes devant cette évolution, mais les opposants le font au risque de leur carrière, puisque hiérarchie et médias roulent pour l’anglais.

Nous y perdons l’esprit européen, qui s’est crée sur le principe de l’égalité des langues et des cultures.

Nous aboutissons à la monoculture anglophone, et l’UE perd son âme dans le processus de Bologne.

Perdre son âme, passe encore, mais nous perdons aussi du pognon ! L’hégémonie de l’anglais rapporte déjà à la GB un véritable impôt linguistique, une fortune dépassant les revenus du pétrole de la mer du Nord. (cf. le rapport Grin) Le processus de Bologne ne fait qu’accentuer ce flot financier qui coule vers GB et USA simplement grâce à la position de leur langue.

Quelques exemples des sommes énormes qui sont sacrifiées au dieu anglais, dans de nombreux pays, dans le fol espoir de combler le désavantage linguistique que les natifs auront toujours :

French 24, cette chaîne d’infos en anglais totalement inutile et redondante, nous coûte 80m/an.

L’université de Cambridge vient d’être choisie pour organiser la certification en anglais basée sur le CECR (échelle de langue), comme si nos professeurs étaient incapables de certifier leurs élèves ; va-t-on faire aussi contrôler par Cambridge les notes d’anglais au bac ?

De nombreux Conseils régionaux ont déjà financé à 90% ces certifications, sachant que les parents hésiteraient à dépenser 100€ pour une certification à l’utilité incertaine.

Le programme La Sardaigne parle anglais :

"“Sardegna Speaks English” è il programma approvato dalla Giunta a novembre 2006 e finanziato con un investimento di 20 milioni di euro, ritenuto strategico, perché mira a far superare ai cittadini sardi il forte ritardo nell’acquisizione di competenze linguistiche in inglese."

Ce sont donc des sommes inouïes que nous dépensons ainsi dans l’espoir de faire de nos petits des "fluent english", dans la croyance naïve que c’est la solution au recul de la recherche et aux difficultés économiques de la France.

Or, rien n’est moins sûr : la Chine est dans une phase d’investissements à l’étranger, sans pour autant que tous les Chinois soient "fluent" en anglais, loin s’en faut. Mieux : elle soutient massivement la diffusion du mandarin, comme en témoignent les nombreux Instituts Confucius qui poussent un peu partout, en France comme ailleurs.

Mais la perte la plus grave est moins apparente, insidieuse : c’est l’affaiblissement de la langue française. Nous avons vu ce qu’il en était dans les pays nordiques pour le vocabulaire scientifique, mais c’est aussi le cas pour le français du quotidien. Déjà, sous l’influence du jargon des médias, certains équivalents français d’anglicismes branchés ne nous viennent à l’esprit qu’après de gros efforts : comment dit-on coach, credit cruch, fitness, brainstroming, mail, e-learning, web, management, rush, crash, etc. ? Leurs équivalents sont pourtant simples et naturels. (Par naturels, nous voulons dire qui sonnent français, par exemple avec une finale en -age, beaucoup plus répandue chez nous que la finale -ing, ou qui font davantage appel aux ressources lexicales propres du français.)

L’autre grave conséquence à long terme, c’est l’idée qu’il n’est de modernité qu’anglophone, que l’UE est anglophone. En fait, elle l’est déjà officieusement, à l’exception du juridique, mais il est prématuré et politiquement impossible à l’heure actuelle pour nos eurocrates de l’officialiser. Ce jour est proche, n’en doutons pas, si chacun accepte sans sourciller cet esclavage linguistique.

Remarquons au passage le paradoxe : l’administration de l’UE est anglophone (organismes, rapports, sites, sauf le juridique), quand elle veut ses citoyens polyglottes de bon niveau dans trois ou quatre langues ! En les culpabilisant sans cesse de n’être ni assez polyglottes, ni assez mobiles !


11. Une nouvelle religion européenne : la mobilité.

Cette mobilité en concerne pas seulement l’enseignement : programme jeunesse, service volontaire européen, bourses Marie Curie (pour les jeunes chercheurs de niveau post-doc), Leonardo da Vinci (formation professionnelle).

"Une étape a été franchie pour le développement significatif de la mobilité en Europe. Le Conseil européen de Nice de décembre 2000 en a fait une priorité politique conformément aux conclusions du Conseil qui s’est tenu à Lisbonne au mois de mars 2000. (...)Une recommandation du Parlement européen et du Conseil de ministres assortie d’un plan d’action pour la mobilité fixent comme objectif de mettre la mobilité à la portée du plus grand nombre. Le défi est ambitieux. L’ensemble des acteurs de l’éducation, de la formation, de la jeunesse doivent se mobiliser avec les décideurs politiques pour le relever et faire de l’Europe de la connaissance, que nous appelons de nos vœux, une réalité quotidienne pour nos citoyens."

Viviane Reding, Membre de la Commission européenne, responsable de l’éducation et de la culture.

"À l’heure d’Internet et de la globalisation des échanges, la mobilité des personnes en Europe devient de plus en plus nécessaire."

Comme toute religion, celle-ci a déjà ses extrémistes : "À partir de 6 ans ?"

"Pour Roberto Ruffino, de l’association italienne Intercultura, s’il ne faut pas nier l’existence des difficultés financières et administratives liées à la mobilité, le principal obstacle est d’ordre psychologique. "Une enquête montre que la plupart des étudiants italiens considèrent toujours qu’une année à l’étranger est assimilable à des vacances ! (...) Pour changer les mentalités, je rêve personnellement d’une mobilité à partir de 6 ans !"

Cette apologie de la mobilité est pourtant contredite dans les mêmes documents ! Car l’incroyable l’amélioration des technologies de la communication permet justement d’augmenter les échanges d’un pays à l’autre, d’une fac à l’autre, sans déplacement complexes sur le plan logistique :

"La mobilité des chercheurs sera encouragée, et un réseau de communications à très haut débit reliera l’ensemble des établissements d’enseignement et de recherche ainsi que les bibliothèques et les centres de formation de l’Union européenne. et sera mise en œuvre dans tous les États membres, suivant les spécificités de chacun (voir p. 24). Les premières mesures concrètes ont été approuvées lors du Conseil européen de Stockholm de mars 2001."

On est loin du slogan régionaliste "Volem viure al país !" (Nous voulons vivre au pays). Sans nier l’utilité des stages dans des facultés ou instituts étrangers pour des étudiants pointus, en fin de formation pour les autres, la question n’est pas aussi évidente qu’on nous le vend, pas au point d’en faire une nouvelle religion dont le dogme n’a pas à être démontré ne doit pas surtout pas être mis en doute...
Faut-il se couper de ses racines pour être un bon Européen ? Toute personne qui habite en Europe est un Européen.


12. L’idéologie qui préside au processus de Bologne : l’enseignement supérieur est vu à travers le dogme de la croissance économique.

"La stratégie de Lisbonne : construire une Europe de la connaissance.
À Lisbonne, en mars 2000, les chefs d’État ou de gouvernement des Quinze s’engagent à faire de l’Union européenne l’économie la plus dynamique de la planète. Pour y arriver, une piste : accélérer la croissance économique en se basant sur l’une des principales richesses du Vieux Continent, l’"or gris", à savoir la connaissance, l’intelligence et la créativité. Une mobilité accrue des étudiants, des enseignants, des formateurs et des chercheurs sera l’une des clés du succès de cette entreprise."

Parfois, l’aveu est encore plus clair que tout ce processus n’a aucune autre base qu’une vision économique de l’enseignement supérieur. Laissons la parole à ses thuriféraires :

"Un atout pour l’insertion professionnelle"

"En matière d’éducation, une approche européenne est indispensable pour aider les étudiants à comprendre, très pratiquement, comment s’insérer dans un monde multiculturel et à en tirer un maximum de profit. Il faut donc encourager une plus grande mobilité des étudiants et des professeurs ainsi qu’une maîtrise d’un plus grand nombre de langues européennes."

("L’éducation pour les Européens : vers une société de la connaissance", rapport de la table ronde des industriels européens, 1995)

Ou encore :

"Bien entendu, la création d’un espace économique dynamique basé sur la
connaissance ne concerne pas que la mobilité. La stratégie de Lisbonne appelle également à l’achèvement du marché unique, au développement de l’esprit d’entreprise ainsi qu’à la création d’un véritable "espace européen de la recherche".

"Le G8 vise au doublement en dix ans de la mobilité internationale"


Conclusion

Tout nous montre que l’harmonisation de l’enseignement supérieur européen va de pair avec son anglicisation. Certains le souhaitent ouvertement. Du moins ne font-ils pas preuve de la même hypocrisie que la plupart des médias.

Malgré la construction européenne, les pays membres restent concurrents pour attirer les cerveaux étrangers, comme le font avec succès les USA. Les pays déjà attractifs, comme la France et l’Allemagne, n’ont nul besoin du processus de Bologne, qui favorise les "petites langues", mais nuit aux "grandes langues".

Mieux vaudrait bien accueillir ces étudiants prometteurs, simplifier leurs démarches administratives, les aider pour le logement, passer des accords avec leurs pays d’origine, offrir des cours de français - bref, favoriser leur intégration et leur travail en France, plutôt que leur organiser des cursus en anglais pour les voir papillonner d’un pays à l’autre de l’UE, voire finir aux USA (séjour facilité par leur formation à l’anglais dans l’UE) qui profiteront de leurs découvertes et en tireront seuls les fruits.

A notre avis, la France doit se désengager des programmes Comenius, Erasmus mundus et de tout le processus de Bologne, car au nom d’avantages hypothétiques, visibilité internationale et attractivité de l’enseignement supérieur européen (postulats répétés ad nauseam dans les médias), ce processus va aboutir à l’anglicisation massive de l’enseignement dans toute l’UE, ruinant l’esprit européen d’égalité des cultures et des peuples, affaiblissant le français courant et technique, perpétuant les immenses injustices économiques et politiques résultant de l’hégémonie de l’anglais, clamant au monde que la science et la modernité sont anglophones, et, au final, rendant inéluctable l’officialisation de l’anglais comme "lingua franca" de l’UE.

On troque deux avantages hypothétiques contre une montagne d’inconvénients ! Trop forts les lobbys anglophones. Pourquoi faire simple quand on peut fabriquer une usine à gaz anglophone ? Est-ce cela l’intégration européenne ?

Que les ingénieurs continuent dans cette voie s’ils la jugent inéluctable, allant jusqu’au ridicule de baptiser un récent congrès "Toulouse Space Show".

On nous dit que cette harmonisation universitaire est la seule solution au retard de la recherche et aux difficultés économiques, en oubliant de rappeler que les USA et le Japon investissent plus que nous dans la recherche et développement !

On peut très bien attirer de brillants étudiants sans mettre le doigt dans ce qui pourrait bien être une gigantesque arnaque.

C’est même confirmé par l’Europe elle-même :

"la diversité linguistique de l’Europe devrait être préservée et la parité entre les langues pleinement respectée. Les institutions de l’union européenne devraient jouer un rôle central à cet égard."

(Conclusions du Conseil sur le multilinguisme, Conseil de l’éducation, Bruxelles, le 22 mai )

Le but n’est pas la formation individuelle, c’est la mise à disposition des entreprises de personnel anglophone ayant quelques compétences supplémentaires dans diverses langues, un vivier pour répondre à leurs besoins, ce qui est légitime, mais insuffisant.

Au final, ce processus de Bologne, sous couvert d’une intégration de l’enseignement supérieur en Europe, dont la nécessité nous est présentée comme une évidence, s’inscrit surtout dans la construction d’un marché commun anglophone dont les Européens sont vus comme "mobiles", possédant tous l’anglais plus une autre langue étrangère, étudiant les langues toute leur vie pour les rendre plus "employables", une Europe axée vers la marchandisation de l’enseignement supérieur.

Sujet tabou entre tous - les milliards que retirent la GB et les USA de l’hégémonie de l’anglais, directement et indirectement, ne sont jamais évoqués. Cette injustice fondamentale sera pourtant fortement amplifiée si ce processus de Bologne est mené à son terme.

L’UE peut-elle se construire sur une injustice massive ?

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