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19 octobre 2009 1 19 /10 /octobre /2009 21:35

 (Première partie de : « L’Humanité à l’assaut de la tour de Babel »)

Il ne se passe pas un mois sans que l’un ou l’autre des fabricants de logiciels de traduction n’annonce un nouveau matériel, le lancement d’un grand projet ou la sortie prochaine d’une nouvelle machine très performante. Quelle est la part de vérité dans ces promesses : info ou intox ? 

Bientôt la vraie traduction  ! Promis, juré, craché, sinon le fabricant se jette du haut de la tour de Babel... 
 
Dimitris Sabatakis, président de Systran, leader mondial dans la communication multilingue, annonce brutalement la couleur - nous sommes malades : « Emploi-management - La vie de bureau - Les Français malades des langues »
 
On se doute qu’il va nous guérir. 
 
Malheureusement, il n’est pas le seul à posséder un remède miracle... La concurrence est vive sur ce marché porteur. Ils sont nombreux, les guérisseurs, aux marches de la tour de Babel :
 
« Rassurez-vous, le problème ne se pose plus ! Pourquoi, comment ? Grâce à votre iPhone, encore une fois. Avec l’application Wordreference.com, c’est un véritable dictionnaire anglais/français qui s’offre à vous... et gratuitement ! »
 
Vous reprendrez bien un peu de potion magique ? Voilà :
 
Pour la première fois, ces deux langues sont comprises par un système de reconnaissance du langage en temps réel. Celui-ci identifie le sens des phrases prononcées dans un contexte normal.(…) Son pendant italien sera réservé à l’administration publique, pour mettre en place un service de hotline informatique. Le système est prévu pour être commercialisé d’ici la fin de l’année. Pour ses concepteurs, le but est aussi de faire du système un outil multilingue : il existe déjà en anglais et français. Les versions polonaise et italienne marquaient la possibilité de convertir le logiciel en d’autres langues sans diminuer sa qualité. D’autres déclinaisons sont donc à attendre. »
 
On aura remarqué l’effet d’annonce sur les progrès dans un futur proche. Mais ces aperçus des boniments courants n’étaient que des mises en bouche, car parfois on anticipe carrément de quelques années, on rêve tout haut :
 
« La barrière de la langue japonaise supprimée grâce au téléphone mobile ?
Imaginez un traducteur multilingue automatique commandé par la voix et intégré au téléphone portable... Possible ? Pas encore, mais cela sera peut-être le cas dans quelques années. En effet, NEC Corporation a annoncé le 5 janvier 2009 qu’il développait un logiciel de traitement vocal automatique pour téléphone, interprétant rapidement et avec précision les mots et les phrases couramment utilisées lors des voyages. L’utilisateur prononce une phrase en utilisant son téléphone et la traduction est ensuite affichée sur l’écran en seulement quelques secondes et sans avoir à se connecter à un réseau ou à un serveur. »
 
Jusque là, il faut pourtant reconnaître que nous étions dans le raisonnable, l’honnête boulot de commercial qui vend l’honnête boulot des ingénieurs. Mais souvent, à lire certaines annonces, on se croirait dans un film de science-fiction, car on nous annonce ni plus ni moins la fin de l’apprentissage des langues étrangères !
 
«  Il ne sera bientôt plus nécessaire de s’embêter à apprendre une langue étrangère si l’on dispose d’un iPhone. Softbank, qui distribue le téléphone intelligent au Japon, a conçu « peeek », une application de traduction à la volée. 
Le mode d’emploi est simple, il suffit de dicter à la voix le mot ou la phrase que l’on souhaite voir traduire, du japonais à l’anglais ou au chinois. Épatant, mais encore limité à 1 500 locutions nippones… »
 
« Le mot ou la phrase »… Gageons qu’il sera plus performant sur le mot que sur la phrase ! Mais on sent que le commercial piaffe d’impatience et se retient de nous annoncer pour bientôt l’antigravité et d’une croisière vers Mars avec le chat et le grand-père.
 
Pourtant, n’importe quel interprète-traducteur sait que les logiciels sont à des année-lumières de la vraie traduction. 
 
Pour l’instant, ils perfectionnent le mot à mot, ce qui est certes très utile mais notoirement insuffisant, au point d’être devenu un jeu. Soumettre à une machine un texte littéraire, humoristique, avec des idiotismes ou vaguement argotique, promet une franche rigolade au bureau…Car la vraie traduction ne se base pas sur les mots, mais sur le sens, et considère la phrase ou ses propositions dans leur ensemble.
 
La vraie traduction, c’est du travail d’artisan, un art disent certains, car si l’artisan refait plus ou moins le même ouvrage, le traducteur réalise une traduction unique de l’œuvre originale.
 
D’ailleurs, qu’en disent les professionnels ?
 
« Certains fournisseurs de logiciels de traduction automatique affirment pouvoir fournir des traductions instantanées de documents dans les principales langues parlées sur la base d’outils logiques informatiques plutôt qu’un travail de langagier. Est-ce réaliste ?
Difficile de dire s’ils y arriveront et quand, ni quelle en sera la qualité. Pour l’instant, ce n’est pas le cas, et plus d’un l’ont appris à leurs dépens. En novembre 2007, par exemple, un groupe de journalistes israéliens, qui devaient assister à un colloque à Amsterdam, a créé un incident diplomatique. À la demande du consulat hollandais, ils ont soumis au ministère des Affaires étrangères hollandais cinq questions qu’ils avaient traduites à l’aide d’un des systèmes de traduction automatique les plus avancés. Les questions ainsi traduites étaient incompréhensibles : « Hello Bud, the mother your visit in Israel is a sleep to the favour or to the bed your mind on the conflict are Israeli Palestinian » (Salut, la mère de votre visite en Israël est un sommeil à la faveur ou au lit votre esprit sur le conflit israélo-palestinien). »
 
Conclusion : sauf naissance inattendue d’une vraie intelligence artificielle, on ne disposera pas de sitôt de vraie traduction automatique, même de qualité moyenne. 
 
Bah ! Après tout, business is biznesse, et ce n’est que de la publicité : ma lessive est meilleure, et votre linge sera tellement blanc qu’on verra vos formes à travers. 
C’est de bonne guerre – une guerre commerciale qui se nourrit de la guerre des langues !
 
A la pointe de la recherche, la TAS (traduction automatique statistique)
 
« (...) il existe deux approches principales à la traduction automatique (TA) : une approche plus ancienne dans laquelle des experts produisent un ensemble de règles pour l’ordinateur selon leur connaissance dans la pratique de la traduction d’une langue à une autre, et une nouvelle approche qui consiste à permettre à l’ordinateur d’apprendre de lui-même de telles règles à partir d’un très grand ensemble de textes (corpus) bilingue. La technologie PORTAGE est basée sur la seconde approche plus nouvelle, aussi appelée « traduction automatique statistique ». »
 
Je ne sais pas si les ordinateurs vont réellement apprendre tout seuls, mais ce qui est sûr, c’est qu’il y a du blé dans ce domaine, en raison - comme souvent - des applications militaires potentielles...
 
« À partir d’octobre 2005, la visibilité internationale de la technologie PORTAGE a été accrue par notre participation au projet GALE, d’une valeur de plusieurs millions de dollars et subventionné par l’entremise de DARPA, l’agence de recherche de pointe du ministère de la défense des É.-U. Le but de GALE (Global Autonomous Language Exploitation) est de rendre accessible à des intervenants anglophones unilingues des enregistrements et des textes en langues étrangères (arabe et chinois), en particulier dans un contexte militaire. En tant que membre du consortium Nightingale, l’un des trois consortia impliqués dans le projet GALE, notre rôle est de fournir une technologie de TA pour la traduction de l’arabe et du chinois vers l’anglais. »
 
 
« L’Actualité langagière fête ses 40 ans cette année ! L’Actualité terminologique, comme on l’appelait à l’origine, publiait en effet son premier numéro en janvier 1968 : c’est presque un record de longévité pour un périodique de nature linguistique. »
 
Sur cette même page est annoncée pour octobre 2009 la réunion qui a lieu tous les deux ans et rassemble le gratin des technologies langagières (terme générique en usage)
 
Le site de cette conférence sur la traduction automatique - en anglais uniquement, car ils n’ont pas dû réussir à trouver un appareil de traduction en état de marche !
 
Les tentatives de vaincre la tour de Babel partent parfois dans tous les sens 
 
C’est le propre de la recherche, mais cela prend parfois des formes assez inattendues, comme ce projet de traduction et dialogue par l’intermédiaire de dessin animé 3D.
En cas de lien inactif, essayer celui-ci.
 
Un point commun cependant - on baigne toujours dans le plus grand optimisme :
 
« Dans quatre ans, n’importe quel récit composé à partir d’une base de mots prédéterminée pourrait prendre vie à l’écran. » 
 
Mais in fine, il s’avère qu’il est toujours question de vendre :
 
« En plus, les produits déjà développés sont de qualité ». En effet, un système d’apprentissage des langues, U’SLIC, a déjà été mis sur le marché par la compagnie de Pascal Audant, Unima. »
 
Surtout, ne pas se montrer modeste. Plus c’est fumeux, plus les capitaux affluent :
 
« « Le problème que je veux résoudre, c’est la diversité des langues. Comment retrouver l’universalité de la langue originelle », explique l’idéateur de l’entreprise et philosophe Lionel Audant (le père). Il croit que l’écriture statique est un pis-aller devant l’impossibilité de représenter par écrit le monde dans toute sa mouvance. Aussi, sa première motivation est philosophique, soit de recréer « une langue mère ». »
 
Le projet bénéficie pour le moment d’un budget de 1,5 million (!), provenant de l’organisme à but non lucratif Prompt Québec qui organise des partenariats de recherche industriels-universitaires, de la compagnie Unima elle-même et de fonds de recherche publics comme le Conseil de recherche en science et génie (CRSNG).
 
D’après le titre de l’article, on pense à un mandarin simplifié, une langue construite en idéogrammes qui s’inspirerait de l’espéranto (par exemple un millier de racines en idéogrammes, accompagnées de symboles pour les affixes et les temps), mais il semble que ce soit assez différent sur le principe, en outre incroyablement ambitieux et complexe : une interface qui traduirait la langue d’origine en dessin animé 3D, puis retranscrirait dans la langue du correspondant, alors même que les ingénieurs ne savent pas réellement traduire d’une langue à l’autre.
 
Devant ce défi technique et sémantique, il est évident que le calendrier proposé sur un ton affirmatif « Dans quatre ans, n’importe quel récit composé à partir d’une base de mots prédéterminée pourrait prendre vie à l’écran », est surréaliste. 
 
Au mieux, dans quatre ans, on demandera un supplément de subventions ! Et, comme pour l’intercompréhension passive, les colloques fleuriront...
 
Ne soyons pas toujours négatifs, certaines idées techniques semblent prometteuses.
 
Comme cette jeune pousse (start-up) qui va offrir aux entreprises une solution clé en main inspirée de l’interprétation simultanée des institutions internationales :
 
« première plateforme internet de communication multilingue avec interprétation simultanée. Une entreprise innovante permettant aux entreprises et institutions d’organiser des "call conférences"(conférences téléphoniques) dans tous les pays du monde et en 60 langues. »
 
L’amateur sceptique que nous sommes laissera la parole aux professionnels pour conclure.
D’autant plus qu’être espérantophone, c’est-à-dire croire davantage en la capacité des hommes à apprendre une langue de communication simple plutôt qu’en la venue sur Terre de l’intelligence artificielle, est pour certains une circonstance aggravante. 
 
« Pourquoi le Bureau de la traduction est-il d’avis que la traduction automatique n’est pas de qualité suffisante pour communiquer correctement un message dans une autre langue ?
Malgré tous les progrès de la technologie depuis l’apparition du premier système de traduction automatique vers le début des années 1950, la machine ne peut remplacer le traducteur humain. La traduction est un processus mental complexe. On ne traduit pas des mots, mais des notions, des concepts, des idées, bref des valeurs culturelles, sociales, intellectuelles, scientifiques, techniques et autre. D’ailleurs, les concepteurs de logiciels de traduction automatique le reconnaissent eux-mêmes :
  * Google Translate – « Même les logiciels actuels les plus perfectionnés ne peuvent maîtriser une langue aussi bien qu’une personne de langue maternelle ou posséder les compétences d’un traducteur professionnel. La traduction automatique est un domaine extrêmement complexe, car la signification des mots dépend du contexte dans lequel ils sont utilisés. La mise en place d’un service de traduction automatique rapide et efficace risque de prendre encore un certain temps. »
  * Windows LiveTranslator – « Attention : la traduction automatique permet uniquement d’avoir une idée générale du contenu. Elle ne remplace pas une traduction humaine de qualité professionnelle si vous recherchez un résultat précis et naturel. » »
 
« Le Bureau de la traduction déconseille l’utilisation de systèmes de traduction automatique autrement que pour des fins de simple information personnelle. »
 
« À quoi peuvent servir les systèmes de traduction automatique existants ?
Ils peuvent être utiles pour permettre à un lecteur, qui ne connaît pas la langue dans laquelle un document est rédigé, de se faire une idée générale de ce sur quoi porte le document »
 
A méditer. Il va donc falloir trouver une autre façon de vaincre la barrière des langues.
Pourquoi pas en faisant davantage confiance aux neurones qu’au silicium ?
 
(La superbe illustration vient du site CETIC, Centre d’excellence en technologies de l’information et de la communication, j’espère qu’ils ne m’enverront pas en prison, encouragés par la loi Hadopi... La page concernée traite justement d’un domaine où la traduction automatique rendrait bien des services, l’interopérabilité des données médicales, l’échange d’information - sémantiques, biologiques exprimées dans des unités différentes, etc.)

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