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18 octobre 2009 7 18 /10 /octobre /2009 18:25

Comment saboter le cadre commun (CECRL), un outil linguistique relativement récent et potentiellement très utile, ou l’incroyable histoire d’une des plus belles usines à gaz européennes.

1. De quoi s’agit-il ?

Depuis la création en 2001 du CECRL (Cadre européen commun de référence en langue étrangère), une échelle de niveau en langue commune aux pays européens (A1, A2, B1, B2, C1, C2 et subdivisions éventuelles), l’enseignement des langues doit progressivement s’harmoniser en se basant sur ce cadre commun (le petit nom du CECRL) et surtout aboutir à une certification, ce qui ne va pas sans mal...

La notation habituelle se doublera donc d’une certification du niveau prévu, A2 au brevet, B2 au bac pour la LV1, notation et validation allant de pair, car il semblerait illogique d’avoir un 5/20 assorti d’une certification...

Présentation abrégée

Texte complet du CECRL (en pdf)

Cette échelle a été conçue pour être la plus complète et la plus précise possible et la certification sera reconnue dans tous les pays européens, comme un diplôme.

Rappelons qu’il y a en gros trois façons d’évaluer le niveau en langue :

— faire directement confiance à l’évaluation du professeur ;

— la notation, également par le professeur ;

— les tests, analogues au TOEFL et TOEIC (basés sur des QCM, fiables mais négligeant l’oral).

2. Jusque-là, tout est clair.

Les esprits simples comme nous se disaient que les profs de langues allaient poursuivre leur enseignement à l’identique et, en fin d’année ou aux examens, indiquer à quel niveau l’élève se situe sur cette nouvelle échelle, avec le cas échéant une certification dûment estampillée.

C’était simple, applicable dès le lendemain, après que chaque professeur aurait eu lu attentivement la description précise des 6 niveaux en langue étrangère.

Le gros du boulot ayant été la mise au point de cette échelle très détaillée (oral, écrit, compréhension active et passive), le reste du processus n’aurait dû prendre qu’une heure !

Trop simple... Car un projet européen, compte tenu de l’usine à gaz qu’est devenue l’UE, se devait d’être lui-même une usine à gaz !

3. La complexification administrative s’est faite en plusieurs étapes.

Tout d’abord, les pédagogues officiels qui pilotent les programmes ont proclamé que l’enseignement des langues devait maintenant se baser sur cette échelle, donc que les programmes, les méthodes et les manuels devaient être remaniés !

« Quoi ? On veut des explications ! » ont logiquement répondu les profs.

C’était en outre pain bénit pour les éditeurs dont les nouveaux manuels mentionnent maintenant tous « conforme au cadre commun »... Chacun sait que ce qui est bon pour la croissance économique est bon pour tout - sauf pour le budget scolaire des parents...

Les explications données aux professeurs ne leur étant pas apparues lumineuses, ils ont réclamé des stages :

« On veut des journées de formation au Cadre commun ! Et des explications sur la certification. »

On ne manquera pas de s’étonner qu’il faille des stages pour lire une échelle de niveau, un document PDF dont la lecture prend moins d’une heure...

Puis, après avoir réfléchi sur le sujet, certains ont suscité une polémique incompréhensible pour le commun des mortels, des interrogations métaphysiques du style « Est-il réellement possible de déterminer un niveau en langue ? », des problématiques professionnelles que je préfère citer en pédagol dans le texte pour ne pas risquer de dénaturer le propos :

« La compétence n’étant pas directement observable, c’est la performance (comportement observable de la compétence) qui sera mesurée. C’est la raison pour laquelle ce type d’évaluation nécessite de définir des »critères« qui seront déclinés en »indicateurs de performance« . Au lieu de mettre une note, souvent arbitrairement, l’enseignant devra remplir des grilles d’évaluation critériées, grilles linguistiques ET grilles pragmatiques en relation avec la performance de l’apprenant. Chaque critère aura, en amont, fait l’objet d’une »pondération« . Cela signifie que l’enseignant aura donné une valeur à chaque indicateur en fonction du »poids« accordé, soit à la composante linguistique, soit à la composante pragmatique, et au sein de chaque composante, à chaque critère. Ceci donnera lieu à une valeur chiffrée globale qui sera traduite en »niveau de compétence" sur une échelle dont les échelons auront, là encore, fait l’objet d’une réflexion en amont. À titre d’exemple, il est évident que les attendus en matière de compétence de communication ne sont pas les mêmes pour des élèves du cycle 3 de l’école primaire et pour des élèves de terminale. Cela veut dire que les critères et indicateurs de performance seront différents, mais que la pondération aussi sera différente.

En passant du paradigme du contrôle de la connaissance de la langue objet à celui de la compétence du sujet utilisateur de la langue, il faut accepter qu’une tâche soit accomplie en langue étrangère, que le message soit transmis, malgré quelques erreurs de grammaire !

Par ailleurs, si nous souhaitons déterminer le niveau de compétence d’un évalué, cela ne pourra se faire que si le support d’évaluation est le même pour tout le monde ; le niveau correspondant au niveau d’accomplissement de la tâche. C’est précisément ce que propose le Diplôme de compétence en langue."

(La responsabilité des enseignants de langues à l’aune du Cadre européen commun de référence, par Claire Bourguignon, maître de conférences HDR, IUFM de l’Académie de Rouen)

Autres exemples récents d’interrogations incompréhensibles au commun des mortels.

Cette échelle, qui date déjà de 2001, n’a donc pas été jugée suffisante pour lancer des études sur le niveau en langues en Europe. On aurait pu penser qu’il suffisait de confier à des interprètes ou des enseignants de confiance la mission d’évaluer des échantillons représentatifs selon cette échelle, mais non : il fallait aussi concevoir des critères et des grilles, qui sont en cours de mise au point, sept ans après ! Faudra-t-il ensuite mettre au point des manuels expliquant comment appliquer ces critères et ces grilles d’évaluation ?! Ca peut durer longtemps... On n’ose penser qu’il y a une volonté de cacher le vrai niveau moyen des Européens en langues, en anglais par exemple, on se ferait encore traiter de paranos.

4. Néanmoins, la situation était encore relativement claire et, avec un effort de part et d’autre (ministère et enseignants), on aurait pu trouver un modus vivendi avant que le conflit israélo-palestinien ne soit terminé, mais les crânes d’œufs du ministère s’en sont à nouveau mêlés, en fixant des objectifs...

Ils ont donc fixé comme niveau à valider en LV1 (langue vivante 1) A2 pour le brevet et B2 pour le baccalauréat, totalement surréalistes !

Par le décret du 22 août 2005 :

"Niveau B1 : niveau cible pour la fin de scolarité obligatoire.

Peut se débrouiller dans la plupart des situations rencontrées en voyage, raconter un événement, une expérience, défendre un projet ou une idée.

Niveau B2 : niveau cible pour l’épreuve du baccalauréat.

Peut comprendre l’essentiel d’un sujet concret ou abstrait dans un texte complexe, y compris une discussion technique dans sa spécialité. Il peut communiquer avec un degré de spontanéité et d’aisance, par exemple une conversation avec un locuteur natif. L’élève peut émettre un avis sur un sujet d’actualité et en débattre."

5. Le diplôme national du brevet :

« À compter de la session 2008, l’attribution du diplôme national du brevet nécessite l’acquisition du niveau A2 du Cadre européen commun de référence dans une langue vivante étrangère, au choix de l’élève, qui peut être la langue commencée à l’école ou la seconde langue. »

En d’autres termes, si l’élève n’a pas acquis le niveau A2 dans sa première langue étrangère, théoriquement, il échouerait au brevet, même en réussissant partout ailleurs.

On voit de suite que la situation serait intenable politiquement vis-à-vis des parents ! Il faut impérativement que l’immense majorité des élèves qui présentent le brevet réussissent la validation A2 de leur LV1. Ceci explique peut-être qu’un poil de réalisme se soit glissé dans ces projets, car en 2005 l’exigence pour le brevet était supérieure (B1)...

6. Le baccalauréat :

« Aisance et spontanéité avec un locuteur natif » ! Quel talent, quel veinard !

Un tableau annexe précise aussi une notion absente du tableau général, l’étendue du vocabulaire. C’est un critère souvent négligé qui pourtant peut freiner considérablement la communication. Même quand il nous reste des notions générales de la langue, l’absence du mot rend la conversation pénible et chaotique ; ce cadre commun est donc une échelle très précise.

« B2 - L’exactitude du vocabulaire est généralement élevée bien que des confusions et le choix de mots incorrects se produisent sans gêner la communication. »

Un autre tableau annexe, sur la grammaire, précise que B2 « a un assez bon contrôle grammatical. Ne fait pas de fautes conduisant à des malentendus. »

Les tournures idiomatiques étant fort nombreuses en anglais, il n’y a aucune chance pour qu’un élève n’ayant pas fait de séjours linguistiques évite les malentendus à la sortie du lycée...

Plus encore, la phonologie. Pour B2, c’est : « A acquis une prononciation et une intonation claires et naturelles. »

B2 c’est donc carrément le niveau « fluent english » ! (Pour l’anglais, of course.)

7. Pourquoi qualifions-nous ces objectifs de surréalistes ?

Un objectif scolaire en langue s’entend hors soutien extra-scolaire, sans nounou anglaise « at home », sans séjours « in London » chaque été, c’est-à-dire en gros après 1 500 à 3 000 heures selon les filières.

Sachant qu’acquérir un niveau utile en langue étrangère est un immense travail, l’école ne peut être que le lieu d’une initiation ; il n’y a là rien d’humiliant, ni matière à critiquer les hommes ou les méthodes, c’est simplement comme ça. Attendons-nous de la filière science qu’elle certifie des architectes ou des biologistes au baccalauréat ?

C’est donc là que ça coince, le grain de sable dans une mécanique qui grinçait déjà, la rouille dans un roulement déjà plein de sable, le caillou dans la chaussure trouée, bref, la cata !

Car si l’évaluation et la notation basées sur ce Cadre commun sont objectives, la plupart des élèves auront zéro en langue ! Et n’auront pas leur certification - ou l’auront à son niveau réel, ce qui serait plus logique. Mais 80 à 90 % de zéros est socialement et humainement inacceptable, comment faire ?

Ces hauts fonctionnaires auraient pourtant pu se rappeler de l’ex-URSS, qui fixait des objectifs industriels inapplicables, ou ils auraient pu compatir avec les cadres ou employés du privé auxquels on fixe des objectifs délirants et qui en paient le prix par un stress excessif au travail, des humiliations et un sentiment de perte de contrôle.

Procéder ainsi par objectifs à atteindre était absurde : il eût été plus logique de laisser les profs évaluer leurs élèves sur la base de la réalité.

8. Le processus de complexification n’est pas fini ! Cette usine à gaz a probablement été jugée trop simple par un farceur de l’UE, car on a mis en place une certification croisée entre pays, la France, par exemple, faisant appel à l’université de Cambridge pour valider les certifications en anglais ! Nos professeurs sont-ils inaptes à l’évaluation de leurs élèves ? Sur cette base, va-t-on demander au MIT (Massachusetts Institute of Technology) de valider le douze en maths du fils de mon voisin ?

Cette validation a un coût de 100 €/personne, qui a été fixé d’un commun accord entre les États et les organismes certificateurs, pour la plupart organismes d’États - Institut Goethe, Cervantès ou université d’Oxford.

D’ailleurs, pour ne pas rebuter les familles, seuls les volontaires se présentent à cette certification, et beaucoup de Conseil régionaux en ont pris en charge la quasi-totalité.

Les langues de grande diffusion n’ont-elles pas craint que les petits pays surestiment le niveau de leurs élèves souhaitant venir en stage en France, en GB ou en Allemagne ? Une manipulation facile en certifiant eux-mêmes ce niveau... Or, c’est le contraire qui se produit, nous allons le voir : c’est nous qui allons ruser...

9. Zéro à quasiment tous les élèves ? Impensable... Mais pas de panique, la solution est déjà trouvée : la France va tricher aux examens !

Pas les élèves... mais les profs ! Avec la bienveillance de leurs autorités de tutelle !

Maintenant que la situation est d’une complexité ahurissante, le génie français a pu déployer ses ailes pour trouver LA solution : la triche institutionnelle. Les profs de français connaissaient déjà, eux qui ont pris l’habitude de ne plus tenir compte de l’orthographe de leurs élèves, voire de leur grammaire...

« Par ailleurs, dans une note ministérielle en date du 12 février 2008 adressée aux recteurs, IA et IPR de langues vivantes, il est écrit : »Dans le prolongement de la note de service du 9 janvier 2008, publiée au BO du 17 janvier dernier, il convient d’apporter quelques précisions concernant les modalités d’évaluation du niveau A2.

Chaque activité langagière fait l’objet d’une évaluation spécifique. Au cours de la phase de mise en œuvre du CECRL et pour cette première année de prise en compte au diplôme national du brevet du niveau A2, le niveau des élèves sera apprécié, tant à l’écrit qu’à l’oral, de manière globale : les grilles de référence déjà en ligne sur le site Eduscol constituent un outil auquel les enseignants se référeront utilement.

Par ailleurs, il est rappelé que l’évaluation des activités langagières est continue et ne doit pas donner lieu à la mise en place d’une épreuve particulière.

La fiche attestant la maîtrise ou la non-maîtrise du niveau A2, publiée en annexe de la note de service du 9 janvier, doit être signée par le chef d’établissement."

Bien que ce ne soit pas encore officiel, tout le monde a compris le principe qui se cache derrière cette appréciation « globale », c’est celui de la moyenne : l’élève pourra être A2 en compréhension écrite, mais plus faible à l’oral, on estimera alors que, globalement, il correspond à ce niveau A2 ! Pourtant, selon un strict respect du cadre commun, il serait encore A1.

Les profs de langue, à peine entrés dans l’ère du numérique avec les tableaux électroniques interactifs, vont entrer dans celle du pifométrique !

Et nombre de profs l’ont compris :

"(...) dénonçons les conditions dans lesquelles se met en place la validation du niveau A2 du Cadre européen commun de référence pour les langues (CECRL) pour l’obtention du Diplôme national du Brevet à la session 2008 : (...)

L’incohérence des directives : la lettre du ministère aux recteurs, inspecteurs académiques et inspecteurs pédagogiques régionaux de langues vivantes stipule que « chaque activité langagière fait l’objet d’une évaluation spécifique », mais que le niveau des élèves sera apprécié « de manière globale ».

Une réunion de professeurs de langue qui demandent le report de la validation A2 au brevet jusqu’en 2010

10. C’est à l’UE que nous devons cette usine à gaz

« La présente circulaire a pour objet de présenter le plan de rénovation de l’enseignement des langues vivantes étrangères que le ministère met en place afin de répondre aux attentes maintes fois exprimées à cet égard ainsi qu’à l’objectif de maîtriser deux langues en plus de la langue maternelle fixé par l’Union européenne (1). Il s’agit de préparer les élèves à la mobilité européenne et internationale et à l’intensification des échanges internationaux. »

(Bulletin officiel juin 2006)

Responsabilité confirmée par le récent rapport sénatorial Legendre (qui avait déjà signé un remarquable rapport sur l’enseignement des langues) :

"Il en va ainsi du port-folio européen des langues, qui définit des niveaux de maîtrise des langues étrangères reconnus partout en Europe.

La France s’y est d’ores et déjà référée en utilisant ce cadre mis au point sous l’égide du Conseil de l’Europe pour définir les niveaux que les élèves doivent atteindre à différents moments-clés de leur scolarité. Pour la fin de la scolarité secondaire, c’est ainsi le niveau B2 (utilisateur avancé ou indépendant) qui a été retenu."

Niveau retenu par qui, et sur la base de quelles études ? Ce n’est pas précisé...

11. En marge du sujet : une récente polémique sur la notation.

Un universitaire, Bruno Suchaut, a publié un article pointant la grande variabilité des notes au baccalauréat pour une même copie, selon les examinateurs. Cet article lui a valu de virulentes critiques dans les journaux.

Un extrait de sa conclusion, qui envisage plus globalement la question de la notation à l’école :

« Enfin, un dernier niveau de réflexion concerne plus généralement la pratique de la notation au quotidien en soulignant que cette pratique évaluative n’existe pas dans un certain nombre de pays. L’expérimentation présentée et analysée dans ce texte, ne fait que confirmer avec des données actuelles, ce que l’on sait depuis longtemps déjà sur l’incertitude de la notation. On ne peut que regretter que cette pratique, si répandue à tous les échelons de notre système éducatif, puisse avoir des conséquences en termes d’inégalités dans la certification des acquis scolaires. Faire le deuil de la notation, renvoie aussi à changer plus globalement la vision de la finalité de l’acte d’enseignement. Un changement en la matière obligerait à revoir totalement les mécanismes de sélection, d’orientation et de certification des élèves, mais, aussi, au quotidien, le regard que porte l’enseignant sur l’élève. »

(article de l’APLV sur l’étude de Bruno Suchaut)

Libération rapporte des propos qui l’accusent de « dénigrement du bac » ou d’être « Un chercheur malhonnête en mal de sensationnalisme » :

Il répond lui-même aux critiques dans cet entretien :

En matière de langues étrangères, ce débat est le même, voire plus aigu encore car la subjectivité y est grande. Deux méthodes d’évaluation existent, les notes et les tests.

On peut d’ailleurs se poser la question : les notes sont-elles nécessaires en langues à l’école ?

Conclusion

Normalement, tout est simple : des grosses têtes suent sang et eau pour mettre au point un outil complexe, par exemple une règle à calcul ou une calculette électronique, et les élèves n’ont plus qu’à reporter les données, appuyer sur total pour avoir le résultat. Ou encore, en médecine, les statisticiens concoctent une abaque aux petits oignons, après quoi le praticien de base n’a plus qu’à reporter le poids et la taille, et hop ! il obtient l’Index de masse corporelle.

Les naïfs auront pensé qu’il en serait de même avec le Cadre commun : il suffisait que les profs continuent leur enseignement de langue et leurs examens comme avant, mentionnent à quel niveau se situe l’élève sur l’échelle CECRL (Cadre commun). Puis coup de tampon administratif sur la certification, reconnue par tous les pays européens. Simple, propre, rapide, pas cher, efficace, européen.

Mais non : on a prétendu qu’il fallait réformer l’enseignement des langues en se basant sur cette échelle, histoire de nommer ça d’un pompeux « plan de rénovation de l’enseignement des langues ».

Après quoi on a fixé des objectifs largement surestimés, B2 au bac (niveau « fluent english », nécessitant des années d’immersion !), et comme il est politiquement inenvisageable de ne pas certifier 95 % des élèves du brevet et du bac (!), on va organiser une triche institutionnelle, expliquer aux professeurs qu’il s’agit d’une évaluation globale, à interpréter...

Tout ça, finalement, serait comique et sans importance, sauf que cette échelle de langue pouvait permettre de faire pour la première fois de vraies études scientifiques sur le niveau en langue - en anglais, entre autres - des populations européennes ou mondiales, des études infiniment plus crédibles que les sondages bidons commentés par tous les médias avec le plus grand sérieux.

L’attitude de la France crée un fâcheux précédent qui va jeter le discrédit sur cette échelle de langue, dénaturer cet outil et dévaloriser des certifications qui devaient être reconnues dans tous les pays de l’Union.

D’où vient qu’on ait ainsi transformé un changement mineur (l’échelle est complexe, mais la langue enseignée reste la même) en une incroyable et dispendieuse usine à gaz ?

Tout simplement du refus des milieux des langues et de l’éducation de regarder la réalité en face : les gens des langues refusent en général d’admettre l’incroyable travail que représente l’apprentissage d’une langue étrangère - alors qu’ils sont bien placés pour le savoir.

Les milieux politiques européens refusent de renoncer au mythe de l’Européen maîtrisant quatre ou cinq langues à un bon niveau - seul argument leur permettant de cacher la dérive vers l’anglais lingua franca - et ils organisent un incroyable bruit médiatique autour de ce Cadre commun, transformant en révolution pédagogique ce qui n’est qu’une échelle de niveau acceptée par tous.

 

Quant à l’Éducation nationale, elle refuse de reconnaître le vrai niveau en langue étrangère de ses élèves, alors même qu’il est tout à fait naturel qu’ils ne sortent pas du lycée avec l’aisance d’un traducteur chevronné.

"Je veux que les élèves soient tous B2 au bac, donc ils le seront !" On peut l’écrire, donc on peut le faire ! En psychologie, on appelle ça de la pensée magique, c’est un trait de caractère enfantin, mais chacun sait que les adultes sont de grands enfants.

Ultime question : finalement, à quoi ça sert, tout ça ? Seules quelques personnes ont réellement besoin d’une certification de leur niveau en langue. Raison pour laquelle bon nombre de Conseils régionaux ont mis la main à la poche pour payer presque intégralement le coût de ces certifications, de peur que les parents ne voient pas l’utilité d’une dépense supplémentaire... D’ailleurs, fait-on certifier les autres matières par des organismes : chimie, physique, sciences de la vie, maths, histoire, philo, etc. ?

Quelle est donc la raison de la mise en place d’un système aussi compliqué, redondant avec les examens traditionnels ?

Il ne faut pas chercher bien longtemps pour comprendre que la responsabilité de ce bazar incombe à l’UE :

"Il s’agit de préparer les élèves à la mobilité européenne et internationale et à l’intensification des échanges internationaux."

(Bulletin officiel)

L’UE veut favoriser la mobilité des Européens ainsi que l’apprentissage précoce de l’anglais et d’autres langues tout au long de la vie. Ne privilégie-t-on pas les objectifs économiques sur l’éducation et la culture ? Ce n’est pas forcément critiquable, sauf que développer une usine à gaz complexe et redondante est une mesure inflationniste, donc économiquement absurde !

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commentaires

Krokodilo 08/12/2009 09:44


Merci. J'essaie d'agrémenter mes articles sur des sujets parfois austères, comme celui-ci : franchement, les examens de langue, c'est moins palpitant qu'un bon Astérix... A ce propos, désolé,
Panoramix a gardé secrète la recette de la potion magique pour guérir l'EN ! A+


Zen 07/12/2009 17:58


Merci Dr Kroko de vous pencher gratuitement sur ce grand malade qu'est devenue notre EN
Quelle potion serait nécessaire pour la remettre sur pied, sur la voie du bon sens et la guérir des symptômes de l'anglomanie? (entre autres maux)
Merci d'envoyer votre ordonnance rue de Grenelle
Même si je ne suis pas esperantiste, j'apprécie toujours vos interventions et votre humour
Cordialement