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21 novembre 2009 6 21 /11 /novembre /2009 00:12

Oui, je sais : dit comme ça, c’est assez confus, mais c’est à l’image de la complexité linguistique de l’Union européenne.

La chaîne télé russe Russia Today (RT), anglophone, a invité le 10 novembre Diego Marani à parler de son « invention » (lui-même explique que ce n’en est pas une) - l’europanto, et parallèlement, après un reportage sur l’espéranto, le présentateur l’a également invité à parler de cette langue construite internationale, dans le cadre de « Language for a united Europe », titre de l’émission du jour.

Sur l’europanto, il n’y a presque rien à dire, puisque, de l’aveu même de Diego Marani, ce n’est pas une vraie langue, mais une plaisanterie (« a joke »), dont il est le seul locuteur et le seul écrivain (’Las adventures des inspector Cabillot’, de Diego Marani, aux Éd. Mazarine).
Cela date de 1996, époque où il était traducteur au Conseil de l’Union européenne.

Il insiste sur le fait qu’il n’a rien inventé, que de tous temps les voyageurs se sont débrouillés entre eux en mélangeant les mots de plusieurs langues - ce qui est la définition d’un sabir.
 
J’espère ne pas trahir sa pensée (l’entretien est en anglais) en résumant ainsi les propos de Diego Marani : l’europanto est un jeu, une provocation ; son intention n’est pas de proposer une autre langue construite, mais d’inciter les gens à ne plus avoir peur des langues (« try to speak »), à jouer avec (« to play with languages »), à utiliser tous les mots internationaux qu’ils connaissent, sans se soucier de grammaire, à ne pas avoir peur (« not to be scared »).
Il plaide en outre pour l’apprentissage de la langue du pays voisin. L’europanto ne s’étudie pas, mais s’improvise (« improvise », « mixing »).
Il entérine totalement et sans réserves l’anglais dans le rôle de langue de communication internationale, selon lui le nouveau latin. Il rappelle néanmoins la dialectisation de l’anglais en de nombreux anglais différents.

A la question du présentateur « Is it something for the UE ? », il répond :
« - No, (..) provocation, (...) we have this.
« What would be good for Europe is that english become what it is now, an international communication language. »
« English is becoming the latin of modern times. »

Au milieu de l’émission, le présentateur mentionne que l’espéranto a été la langue construite ayant connu le plus grand succès (« the most successfull »), et passe un reportage qui rappelle brièvement son historique.

Le commentaire de Marani sur l’espéranto n’est pas totalement défavorable, puisqu’il reconnaît qu’il s’agit d’une vraie langue, contrairement à l’europanto (« was a true language, my language only a joke »), mais il en parle au passé, soulignant son impossibilité (?), la nécessité d’un « background » culturel.

« it simply didnt work », « was a very good idea but it remains just a good idea » 

« We do not want a common language, because a common language is impossible, it never worked, and it is an imposition »

« was the expression of a particuliar culture »


Mon commentaire

On ne peut que complimenter cette chaîne russe pour avoir abordé un sujet dont la Commission européenne, nos médias ainsi que le parlement européen refusent de débattre : la possibilité d’une langue commune (2e ou 3e, pas comme la monnaie commune), s’abritant hypocritement derrière le masque d’un multilinguisme qui n’existe pratiquement plus.

On peut s’étonner que l’on mette sur le même plan l’europanto, qui n’est pas une langue mais un jeu, selon les dires mêmes de l’invité et créateur du mot, et l’espéranto, véritable langue internationale, apte à la traduction fine et précise.

Il faut rappeler qu’un sabir, au sens second et péjoratif, c’est un charabia... Un « parler qu’on a du mal à comprendre » selon le Littré. De fait, je n’ai quasiment rien compris aux quelques phrases en europanto prononcées par l’invité, quoi qu’il en dise, et il m’a bien semblé que le présentateur lui-même ne comprenait pas les quelques mots japonais que Marani a utilisés.

D’ailleurs, si le présentateur a pensé à lui demander si les Russes comprenaient son europanto, il n’a pas posé la question de la traduction : l’europanto est totalement inapte à traduire un ouvrage d’une langue à l’autre. Car CE N’EST PAS UNE LANGUE.

Donc, de même que la première fois que j’en ai entendu parler sur France 2 il y a longtemps, la même pensée m’est venue : pourquoi diable parle-t-on de ce qui n’est qu’un amas de mots sans structure, un jeu entre traducteurs polyglottes émérites ? Pourquoi cet homme qui n’a rien inventé ainsi qu’il le répète, est-il invité sur des médias, lui et pas d’autres interprètes, peut-être d’avis différent ? Pourquoi, sinon pour masquer la vraie question : y a-t-il une alternative à l’anglais comme langue de communication ?

L’émission, plutôt que de comparer un sabir et une langue, aurait dû porter sur l’anglais et l’espéranto ! Car l’espéranto est bien la seule alternative crédible à l’anglais.

Naturellement, toute autre langue serait possible, vivante comme l’espagnol, le chinois et bien d’autres, ou mortes comme le latin, mais les avantages de l’espéranto sont immenses : langue non nationale, neutre, équitable, à la phonétique régulière, une langue construite largement plus simple donc démocratique, européenne par son vocabulaire - bref, une langue parfaitement adaptée à la communication entre locuteurs de langues différentes. Cerise sur le gâteau, les Asiatiques eux aussi la trouvent nettement plus simple que l’anglais... du fait de sa grammaire internationale - ramenée aux fonctions essentielles.

Le présentateur lui a fait remarquer qu’apprendre la langue de ses voisins n’est pas facile quand il s’agit de la Russie, car ces langues iraient du finnois au chinois...

L’europanto, comme un multilinguisme mythique et mal défini, ou une intercompréhension incompréhensible, ne sont que des rideaux de fumée utilisés par les partisans de l’anglais langue de communication pour masquer l’abandon progressif par l’UE de toute volonté d’égalité des langues nationales, l’abandon du multilinguisme et l’alignement derrière la bannière du tout-anglais.

D’où la nécessité, pour tous les partisans de l’anglais mondial, de décrier l’espéranto, de le dévaloriser, de claironner son impossibilité, d’en parler au passé, tout en lui reconnaissant quelques qualités « une bonne idée » pour se donner des airs d’objectivité.

Diego Marani a suivi ce schéma ; j’ignore s’il s’agit d’hypocrisie ou de méconnaissance de la réalité de l’espéranto, de sa progression actuelle, de son succès en Chine, mais quand j’entends que l’espéranto est une impossibilité alors que je viens de lire une traduction d’un Simenon ("L’ami d’enfance de Maigret", traduit par Daniel Luez, "Amiko el la junaĝo de Maigret", éd. Sezonoj à Kaliningrad), je me pose des questions sur la sincérité de cette personne, qui travaille pourtant professionnellement dans le milieu des langues pour l’UE.

Il ajoute aussi qu’en changeant de langue, on change quasiment d’identité, on porte un masque car les mimiques du visage se modifient.

Alors, si demain au petit matin vous ne reconnaissez pas votre conjoint, qu’il présente un faciès effrayant, s’il émet un borborygme guttural et affiche un rictus - pas de panique ! C’est simplement qu’il est en train de réviser l’anglais, son lecteur MP3 sur la tête !

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