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30 novembre 2011 3 30 /11 /novembre /2011 16:22

A l'occasion de l'actuelle réforme, nous suggérons qu'élèves et parents d'élèves soient associés à l'évaluation des enseignants. Idée aussi absurde que choquante pour certains, mais qui ne manque pas d'arguments.

« Des proviseurs qui vont évaluer les enseignants, un entretien individuel tous les trois ans, la fin d’une progression de carrière largement mécanique… La réforme annoncée de l’évaluation des enseignants provoque un tollé. Les syndicats dénoncent un texte élaboré quasiment sans concertation et qui remet en cause leur métier. Le ministère explique qu’il faut moderniser un système qui ne satisfait plus personne. Retour sur l’une des dernières réformes du quinquennat dans l’Éducation nationale. » (Libé)

« Dans le nouveau dispositif d’évaluation, les enseignants bien notés se verront attribuer des mois d’ancienneté leur permettant d’évoluer plus vite. Selon le projet, chaque corps (les agrégés, les certifiés…) devra ainsi se répartir chaque année « 250 mois pour 100 agents ».

Libé rappelle aussi que l'inspection, parfois si redoutée par les profs, n'a actuellement que peu de conséquences sur leur évolution de carrière :

"(...)pour les profs qui ont le même échelon de carrière, la tradition veut que le chef d’établissement mette la même note à un demi-point près. De plus, les inspections sont rares : un prof peut rester jusqu’à dix ans sans en avoir. Sa carrière se déroule alors à l’ancienneté." (Libé en ligne)

Josette Théophile, directrice générale des ressources humaines du ministère de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur apporte une précision :

« Ils participeront aussi au processus d’autoévaluation des enseignants, qui vont analyser leurs propres pratiques, noter leurs difficultés, etc. » (Libé)

L'auto-évaluation nous semble un doux rêve : quel prof ira avouer qu'il ne contrôle pas sa classe, que les bavardages permanents et les portables sont plus audibles que son cours ?

Un chef d'établissement motivé et dynamique peut organiser des soutiens discrets entre les profs expérimentés et ceux qui débutent ou sont en difficulté, ou encore des groupes de parole, mais l'auto-évaluation annoncée nous semble démagogique ou relever du gadget politique.

Comme c'est d'usage, notre président ne tarit pas d'éloges sur la réforme !

« Moins d’enseignants, mieux payés, mieux formés, mieux considérés, mieux respectés. C’est la seule politique possible. »
Nicolas Sarkozy lors de son interview télévisée, le 27 octobre »

Oubliant au passage que tant d'enseignants ont été cette année lâchés devant les élèves sans aucune préparation ou stage pédagogique... Faute de personnel de réserve, l’Éducation nationale fonctionne quasiment à flux tendu !

Venons-en à notre proposition.

Les profs objecteront vraisemblablement que parents et élèves sont inaptes à juger de la pédagogie, que l'anonymat fleure bon l'occupation, ou qu'on croulerait sous les effets de style comme évoqué par l'excellent et drôlatique blog d'une prof, Food'Amour  : "Madame Machin c'est trop une salope avec un gros cul et elle a une haleine de phoque" (Elle a parlé de la réforme dans deux de ses papiers : "Entretien avec un vampire. » et « Reluque (Châtel)-moi ça ! »)

Cette idée s'apparente aux « testings » qui ont eu lieu à l'initiative d'associations, pratiques qui ont choqué une partie des professionnels concernés, mais qui ont permis quelques prises de conscience salutaires sur des manquements.

Voyons ces objections l'une après l'autre :

Leur inaptitude à évaluer les qualités pédagogiques d'un enseignant : certes, c'est un argument fort.

Mais un inspecteur qui parfois n'a pas enseigné depuis longtemps, et peut-être jamais dans des ZEP ou d'autres conditions difficiles, n'est pas forcément meilleur juge des qualités pédagogiques, surtout lors d'une inspection d'une heure et programmée. Quant au chef d'établissement, comment fera-t-il en pratique avec ce surcroit de travail ? Va-t-il passer son temps dans les cours de tous ses collègues, en sus de son travail actuel ? Est-il compétent pour juger de la pédagogie dans toutes les matières, langues, sciences, français, histoire-géo, sport, arts, philo ?

D'une manière générale, les qualités pédagogiques et humaines sont très difficiles à évaluer, de même que la compétence de celui qui va les juger...

De leur côté, les parents et surtout les élèves sont en première ligne toute l'année ! Et quel enseignant ignore l'instinct des élèves pour détecter un moment de déprime, une baisse de forme ? Bien qu'ils ignorent tout de la difficulté d'enseigner à des jeunes pas forcément motivés, pas forcément bien éduqués... ce même instinct fait qu'ils savent pertinemment quel prof est glandeur, lequel est zarbi, lequel est passionné ou passionnant, enthousiaste ou au contraire prêt à sortir de classe dix minutes avant la sonnerie.

Voir à ce sujet le papier du blog Food'Amour (page 4 du blog, 17 août), intitulé « Les pires profs que j'ai subis », ainsi que les commentaires où chacun y va de ses souvenirs personnels.

Petite métaphore Internet pour faire moderne : autrefois, pour se faire une idée d'un livre avant achat, on pouvait se fier à l'avis d'un ou plusieurs critiques littéraires. Depuis l'avènement d'Internet, lorsqu'on dispose d'un grand nombre d'opinions de lecteurs, on peut se faire une idée moyenne aussi pertinente, voire plus, que par la lecture du critique littéraire le plus compétent et objectif, simplement par l'effet de masse et la moyenne des avis. Ce serait un peu la même chose avec les élèves et les parents.

L'anonymat et son ambiance de dénonciations :

L'anonymat est préférable, compte-tenu de la possibilité que l'enseignant ait à nouveau l'élève, ou ses frères et sœurs. Mais il n'est nullement nécessaire que chaque parent et chaque élève attribue une note à chaque prof. Il ne faudrait pas créer une nouvelle usine à gaz.

Nous suggérons une synthèse, quelque chose de simple et sans paperasse inutile.

Par exemple : les élèves et les parents intéressés (pas forcément tous) classeraient les profs, en fin d'anée, selon trois groupes : bon, moyen, insuffisant, classement accompagné d'une synthèse des remarques, validée par les délégués de classe et par ceux des parents.

Avantages de ce système pour les profs :

Cette appréciation serait un bon contre-pouvoir face à l'avis du chef d'établissement, confirmant une bonne évaluation, ou en pondérant une mauvaise ; ce serait aussi une base opposable pour contester une appréciation jugée injuste.

Actuellement, l' inspection, rare et ponctuelle, peut très bien tomber à un moment où l'enseignant n'est pas en forme, après une dispute avec sa moitié, ou son quart (= la maîtresse ou l'amant). Alors que le jugement des premiers intéressés porte sur toute l'année scolaire.

Avantages pour les parents et les élèves : relayer plus facilement l'information. Aujourd'hui, par exemple, un prof fainéant qui fait le cours de sa vie le jour de l'inspection peut laisser aussitôt après repousser le poil qu'il a dans la main.... Un prof baratineur peut également embobiner l'inspecteur en lui ressortant le pédagol (= jargon pédagogique) parfois si prisé dans les Académies.

Autre exemple, vécu par mes enfants : un prof dont les élèves se plaignent qu'il fait souvent des remarques désagréables, désobligeantes, voire humiliantes. Actuellement, il est vain pour les élèves et les parents de s'en plaindre au prof principal ou au chef d’établissement, car la réponse du prof est connue par avance : les élèves sont des glandeurs, ils ont besoin d'être stimulés, les parents sont trop protecteurs, l'école est aussi l'apprentissage de la vie en société, la vie n'est pas un conte de fées, etc. - tous arguments parfaitement valables ! Mais pourquoi ce prof, et lui seul, fait-il l'objet de ces récriminations ? Parce que tout est dans la manière et dans la mesure : là où ses collègues font de la stimulation, lui/elle a un fond de sadisme dans sa personnalité... peut-être de façon inconsciente. Une synthèse des observations permettrait de faire remonter les remarques de façon plus pertinente qu'actuellement lors des conseils de classe.

Rappelons que si on est pas contents de son coiffeur, médecin ou garagiste, on peut en changer à tout moment, ce qui est impossible avec les enseignants, imposés pour la durée de l'année scolaire. En contrepartie, accepter une petite dose de critique (ou de félciitations !) ne nous paraît pas démesuré.

Avantage pour les chefs d'établissement : avoir un deuxième avis sur lequel s'appuyer, soit pour complimenter, soit pour étayer une remarque désagréable, ou écarter l'accusation de subjectivité, de préjugé personnel. Certains suggèrent d'ailleurs que ceux-ci continuent d'enseigner à mi- ou tiers-temps pour garder le contact avec le métier et ses difficultés. Car cette réforme, en renforçant considérablement leur pouvoir sur l'équipe pédagogique, ne manquera pas de modifier les relations avec leurs ex-collègues, de les éloigner d'eux comme les chefs du personnel ou les DRH dans les entreprises.

 

Conclusion

La participation des élèves et parents d'élèves à l'évaluation des enseignants peut être vue comme le monde à l'envers  : les profs enseignent et évaluent, point, pas l'inverse. D'autre part, évaluer la pédagogie a toujours été quasiment mission impossible. Si cette réforme ambitionne un tel exploit, pourquoi ne pas réfléchir à l'intégration de ceux qui sont les premiers concernés - après les profs eux-mêmes ?

Un chef d'établissement, même expérimenté, n'est pas forcément compétent pour juger de la pédagogie dans toutes les matières. De plus, ce n'est qu'un seul homme ou femme, aux prises avec la subjectivité des relations humaines ; une évaluation parallèle par les élèves et les parents mettrait en place une sorte de contre-pouvoir, qui pourrait à l'occasion être une aide pour un enseignant qui s'estimerait injustement sanctionné. On sait bien en démocratie l'utilité sociale des contre-pouvoirs : parlement, syndicats, associations, presse.

Les modalités d'une telle évaluation conjointe seraient évidemment à peaufiner, à négocier par la concertation.

Voici par exemple comment on pourrait l'envisager, simplement et sans paperasse inutile, pour éviter l' usine à gaz : les élèves et les parents intéressés (donc pas forcément tous) classeraient les profs une fois l'an selon trois groupes : bon, moyen, insuffisant, classement accompagné d'une synthèse des remarques, validée par les délégués de classe et par ceux des parents.

Nous pensons qu'une telle réforme présenterait des avantages pour toutes les parties : pour les chefs d'établissement - un deuxième avis, un élément de plus pour forger et justifier leurs évaluations : pour les parents et les élèves - une meilleure prise en compte de leurs remarques ; pour les profs - un contre-pouvoir à celui nouveau des chefs d'établissements et une possibilité de recours devant une supposée injustice.

Dans tous les cas, cette réforme de l'évaluation des enseignants ne manquera pas de modifier profondément les relations au sein des établissements.

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