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16 juin 2012 6 16 /06 /juin /2012 21:22

Quel rapport entre l'espéranto, langue construite, et la décroissance raisonnée, durable, ou l'alter-croissance ?
Uniquement le sentiment personnel d'une certaine analogie.

 

Récemment, sur Arte, le reportage "Survivre au progrès" s'interrogeait sur la croissance. La Terre est toujours apparue aux hommes comme un monde aux ressources illimitées, mais chacun est maintenant conscient que tout ce qui paraissait inépuisable - pétrole, poissons, minerais, forêts - existe en quantité finie, parfois renouvelable sous certaines conditions,

Après ce constat, divers intervenants contestaient l'idée, pourtant fortement enracinée dans notre civilisation, que le progrès apporterait la solution à tous les problèmes qu'il avait engendrés.

Il faudrait pour cela des progrès qui n'entrainent pas eux-mêmes de nouveaux dégâts, sans quoi c'est une course sans fin.

Ce n'est pas impossible, mais rien ne le prouve. Inversement, il est évident que nous sommes en grand danger en voulant continuer à vivre de la même façon (cf. le célèbre « Le mode de vie des Américains n'est pas négociable »), d'autant que beaucoup de pays émergents souhaitent arriver à notre mode de vie consumériste.

Pour certains 'il est donc urgent de changer notre mode de vie, afin de réduire notre impact sur l'environnement. En valorisant d'autres principes qu'une consommation effrénée. On a ainsi vu naître l'agriculture bio, les « produits équitables », les « locavores » (consommation de produits locaux)...

Ces mouvements sont souvent caricaturés : les écolos voudraient nous ramener à la bougie pour lire les livres – dont les pages seront réutilisées comme papier-toilette, pourrait-on ajouter !

 

Récemment aux infos télé, on a pourtant pu voir un reportage sur l'aviation qui s'inscrivait parfaitement dans cette idée de décroissance raisonnée, sans que le concept fût cité : l'avion de transport régional (ATR) connaît un vif succès, après que son constructeur ait failli disparaître !

En quoi est-ce une décroissance raisonnée ? Eh bien, on associe d'ordinaire le progrès avec la vitesse, comme pour le TGV : or, l'ATR (deux hélices) va nettement moins vite que son équivalent à réaction, genre Falcon, mais il consomme nettement moins.

C'est un peu comme revenir au Corail en sacrifiant le TGV...

De même, dans l'habitat, de nombreux reportages nous ont montré toutes des expérimentations de nouveaux modes de vie qui essaient de concilier technologie et empreinte écologique.

 

Et les langues dans tout ça ?

Pour surmonter le mur de Babel, qui segmente l'espèce humaine en communautés sourdes les unes aux autres, nous avons les interprètes, la traduction automatique, le multilinguisme, l'intercompréhension et l'anglais.

Waouh ! tout ça ? Alors les résultats doivent être formidables, non ? Ben non, ça coince : je suis incapable de parler de foot ou de météo avec environ 95 % de l'humanité (au doigt mouillé car, curieusement, c'est un sujet sur lequel il n'existe aucune étude scientifique), et avec cette minorité je bafouillerais en anglais d'aéroport.

Passons sur les interprètes, cités pour mémoire : ce n'est possible que pour les réunions internationales ou dotées d'un gros budget.

 

Restent les trois autres solutions.

La traduction automatique, à l'évidence, est une foi dans le progrès technologique salvateur. Malheureusement, malgré les effets d'annonce récurrents (pour obtenir des budgets recherche et développement), et malgré la méthode statistique (TAS), permise par la puissance informatique, on est très, très loin du compte, ce que décrit bien cet article.

Le multilinguisme lui aussi rappelle cette foi dans le « toujours plus », en annonçant un avenir radieux où le citoyen européen parlera trois ou quatre langues à un bon niveau. Toujours plus tôt, anglais au CP et demain à la maternelle, avec films, séries et dessins animés en VO - càd. le plus souvent en anglais.

Un concept très en vogue est à rattacher à cette idée : l'éducation plurilingue, c'est-à-dire une scolarité en plusieurs langues dès le début.

 

Quant à l'intercompréhension, ce n'est qu'une hypothèse de recherche, un concept qui n'a produit aucun manuel permettant d'enseigner la méthode : c'est finalement ce que pratiquent depuis des siècles tous les voyageurs, marchands et politiciens, une connaissance de plusieurs langues à différents niveaux .

Un article de Swissinfo raconte à ce propos, comment dans certaines entreprises suisses on se débrouille avec plusieurs langues (l'anglais ne serait donc pas si efficace que ça ?)

« Non seulement de nombreuses personnes apprennent de nouvelles langues dans le cadre de la formation continue, mais le phénomène dit d'intercompréhension augmente. Soit des « gens qui connaissent différentes langues et qui réussissent même à en parler d’autres, ou du moins à les comprendre, sans les avoir étudiées », explique Georges Lüdi."

L'intercompréhension, finalement, c'est de la débrouille si on est gentil, de l'inter-malentendu si on l'est moins !

De même que nous nous voilons la face en niant que notre mode de vie actuel conduit l'humanité au désastre, nous refusons d'admettre que toutes ces solutions à Babel n'en sont pas, ou plutôt qu'elles aboutissent toutes à imposer l'anglais comme langue de communication, toujours plus tôt, et sans en avoir débattu démocratiquement ou dans les médias.

Or, c'est une langue complexe, autant que le français ou le chinois, et faire de la langue nationale de 5% de la population mondiale une langue internationale est une grande injustice sociale, économique, scientifique et humaine.

Toutes ces solutions au mur de Babel ont comme point commun le déni du constat d'échec actuel, une foi inébranlable dans le toujours plus, malgré des investissements financiers et humains énormes depuis un siècle, et d'être situées dans l'avenir, tout à fait comme le culte de la croissance. C'est pas terriblme actuellement ? Il faut faire plus, et ça ira mieux demain !

 

Inversement, l'espéranto est non pas une régression, mais la recherche d'une autre voie. Une tentative (réussie) de faciliter l'apprentissage des langues en rationalisant leur structure, en élaguant l'amoncellement exponentiel d'irrégularités qui est leur lot commun. En simplifiant sans être simpliste, en cherchant le meilleur ratio coût / efficacité.

 

Comme l'ATR consomme moins de carburant, l'espéranto économise de la mémoire et du temps - beaucoup, beaucoup de temps d'apprentissage (facteur dix environ), par sa régularité grammaticale et sa dérivation systématique des mots à partir des racines.

 

Comme la décroissance raisonnée, il s'attire depuis sa naissance les critiques et les moqueries des partisans du progrès – qui n'admettent pas qu'il puisse exister d'autres formes de progrès.


Comme la décroissance raisonnée, le système (pour faire simple) refuse de lui accorder le moindre crédit, de le soutenir (interdit même en simple option au bac), de le tester, de l'essayer dans le cadre européen.

 

Comme la décroissance ou l'altercroissance, ses preuves et ses succès sont négligés ou rejetés (congrès annuels, témoignages, avis de nombreux experts au cours du 20e siècle), sa réalité même est niée (« langue morte »). Comme le bio ou le solaire, ses progrès sont lents et se font dans l'adversité ou la moquerie, comme on a jadis plaisanté sur René Dumont et tous les précurseurs de l'écologie.

Ce fut le cas aussi du microcrédit, qui n'est pas le fruit de la société de consommation mais d'une réflexion sur des chemins alternatifs. Cela a valu à son inventeur le prix Nobel de la paix.

 

Comme pour tous les mouvements alternatifs, c'est à l'échelle des citoyens et rarement à celle des institutions que s'accomplissent ces changements. L'espoir demeure pour l'espéranto (étymologiquement « celui qui espère »), finalement un jeunot pour une langue, avec ses cent et quelques années ; il ne tient qu'à chacun qu'il accomplisse son destin de « langue équitable ».


Nota : les langues dites naturelles ont une propension à se complexifier en accumulant les irrégularités et les impasses. Il est souvent impossible, par exemple, de dériver de nouveaux mots d'après la racine quand les termes existent déjà, mais avec un sens différent : une médecine ne peut être madame le médecin, reconduire n'est pas conduire à nouveau, de même que retaper n'est pas recogner !

Nota : étymologie du mot « consumériste » : cons depuis l'époque des Sumériens.

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commentaires

Marc Beaufrère 28/07/2012 12:56

Article très intéressant ; je m'étais déjà fait la réflexion sur la proximité des enjeux entre l'écologie et les enjeux linguistiques. Le tout anglais est la version linguistique de
l'uniformisation des cultures (agricoles...), la défense des terroirs va de paire avec la défense de notre culture, de nos langues... l'élite financière mondiale est anglicisée, uniformisée et loin
des préoccupations du commun des mortels et des réalités de la vie, et marchandise allègrement le vivant... le rapprochement me paraît plus que pertinent ! Bravo pour cet article qui suscite la
réflexion.