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18 octobre 2009 7 18 /10 /octobre /2009 18:01

En écartant Evlang, un joyau éducatif qui a été mis de côté.

Notre ministre ayant récemment annoncé qu’une vingtaine d’écoles primaires allaient être équipées de panneaux interactifs afin de parler avec des anglophones natifs, avant d’être lancé à plus grande échelle à la rentrée 2008, il nous a paru utile de rappeler que, lors de la réforme dite d’initiation aux langues étrangères, nous avons à notre avis choisi le mauvais chemin.

En effet, une fois la décision prise de développer l’apprentissage précoce des langues, nos décideurs de l’Education nationale avaient le choix entre deux options pédagogiques complètement différentes, un clivage théorique qui remonte déjà à plusieurs décennies, avec d’un côté l’apprentissage précoce d’une langue, et de l’autre ce qui a été appelé "l’éveil aux langues". Ce joli vocable désigne une initiation linguistique comparative, non spécialisée dans telle ou telle langue, qui a été mise en forme puis expérimentée sous le nom d’Evlang (pour "éveil aux langues").

Ces deux conceptions ont été présentées par le site APLV (Association des professeurs de langue vivante).

De ces deux réformes possibles, c’est la première qui a été choisie. Mais l’initiation aux langues est vite devenue une initiation à l’anglais (88 %).

Nous en avons déjà détaillé les dérives et les inconvénients, résumons-les simplement :

— Disparition de la notion même de choix des langues, puisque l’anglais est imposé aux parents dans la majorité des cas, sans choix, une première autocratique dans notre pays, faite en toute hypocrisie et dans le silence complice des médias. Quelques fédérations de parents d’élève commencent néanmoins à prendre la mesure des effets pervers de cette réforme.

— Enormes problèmes logistiques - insolubles, car toute tentative d’une modeste diversification (allemand en Alsace, langue régionale ici ou là) se heurte à la difficulté de disposer d’instits ayant validé ces langues dans les IUFM (Instituts de formation des maîtres). Plus on voudrait diversifier, plus grandes seraient ces difficultés. "Heureusement", cette volonté est absente !

— Faible niveau des PDE (professeur des écoles) en langues, car l’enseignement d’une langue n’a jamais fait partie de leurs tâches, qui sont essentiellement l’initiation à diverses matières, alors qu’une langue est une spécialisation. Quel accent vont-ils transmettre, quelle grammaire, voire quelles fautes ? Beaucoup sont d’ailleurs très réticents et très sceptiques envers cette réforme qui peine à trouver ses marques sur le terrain.

— On force des enfants qui maîtrisent mal le français (15 % très insuffisants en fin de CM2, 25 % insuffisants selon le dernier rapport) à commencer une langue dont la phonétique est irrationnelle et la grammaire souvent "contextuelle" ; ce qui ne paraît pas d’une grande logique sur le plan pédagogique.

Qu’est-ce que le projet Evlang ?

Ce programme d’éveil aux langues, méconnu et peu médiatisé, a pourtant fait l’objet d’expérimentations poussées en France et dans d’autres pays, avec le soutien de l’Union européenne dans le cadre du projet Socrates.

"Commencé à la fin de 1997, il se termine en juin 2001. Il implique des partenaires des pays suivants : Autriche, Espagne, Italie, France, Suisse. Pour la France, où le programme bénéficie également d’un soutien financier de la Délégation générale à la langue française (DGLF), les trois partenaires sont l’université René Descartes (Paris 5), l’université Stendhal (Grenoble 3) et l’IUFM de la Réunion."

Loin d’être une simple théorie, il s’agissait donc d’un projet très élaboré, disposant de matériel pédagogique, et qui a été appliqué à titre expérimental dans diverses classes du primaire, après quelques stages de formation (sessions de deux jours) d’enseignants généralistes sans compétence particulière en langue.

Le rapport du projet a été co-rédigé par Michel Candelier. Il en a fait une présentation sur le site Eduscol.

Et un livre paru en 2003 : L’Eveil aux langues à l’école primaire : bilan d’une innovation européenne, Michel Candelier, université De Boeck.

Un bref historique de ce courant de pensée

"Sans remonter jusqu’aux premiers pas tentés en Australie dès 1975 (cf. l’article de Michel Candelier dans Billiez 1998), on se contentera de rappeler que l’éveil aux langues tel que nous le concevons descend en ligne directe d’une partie des conceptions défendues en Grande-Bretagne dans les années 80 par les tenants du courant "Language Awareness", regroupés autour de Eric Hawkins. Ce mouvement n’a été suivi d’aucune reconnaissance institutionnelle au Royaume-Uni, et a connu une réelle régression au cours des années 90." (extrait du même rapport).

A Grenoble, Dijon, en Allemagne, en Autriche, divers projets se sont inspirés de ces idées, comme le programme Eole en Suisse romande.

Citons aussi Elodil au Québec destiné à l’âge préscolaire.

Les avantages d’un tel enseignement étaient nombreux

Sur le plan logistique :

— formation des maîtres plus facile : quelques journées de stage, pendant lesquelles serait appris l’usage du matériel pédagogique préparé par une équipe de linguistes et de professeurs de langue.

Sur le plan linguistique :

— meilleure compréhension de la grammaire et de la phonétique du français par l’analyse des différences et des similitudes avec d’autres langues. Par exemple l’apprentissage de la notion d’accent tonique, car très peu d’enfants (et d’adultes) savent où est placé l’accent tonique en français, certains prétendant même qu’il n’y en a pas !

Ces apprentissages sont détaillés dans l’article déjà cité plus haut, dans un document en PDF intitulé "Liste des énoncés".

Un aperçu de l’esprit d’un tel enseignement nous est donné par certains supports pédagogiques, ici un glossaire destiné aux maîtres ou aux stages de formation.

Autre riche possibilité : utiliser les chansons.

Mais c’est sur le plan de l’ouverture d’esprit qu’Evlang apportait le plus, par la découverte de l’infinie diversité des langues et des cultures, des points qui nous séparent et ceux qui nous rapprochent, par le biais des langues.

Voir que des langues d’apparence très différentes ont pourtant la même façon de dériver les mots (au passage, révision possible des préfixes et des suffixes en français), comprendre que les phrases peuvent être structurées différemment (révision de la place et de la notion de complément d’objet direct), ou moment ludique avec la découverte et la reproduction d’un ou deux idéogrammes ou le dessin d’autres alphabets, la variété des exercices possibles est très grande.

Apprentissage des sons inexistants en français (la jota espagnole, par exemple, équivalent du kha arabe et le x russe). Ce dernier point est un élément-clé car la plus grande facilité musicale des enfants est le seul avantage réellement prouvé de l’enseignement précoce des langues.

Bref, il est impossible de résumer tout ce que peut apporter cette méthode en terme d’éveil au monde des langues et d’ouverture intellectuelle.

Et où cette découverte serait-elle mieux à sa place qu’à l’école primaire, haut lieu de l’initiation et de la diversité ? De même qu’on y pratique divers sports, diverses formes musicales.

Au lieu de cela, on nous a imposé le tout-anglais, certes une langue et une culture riches, mais cette spécialisation précoce est d’une pauvreté inouïe si on la compare à l’ouverture intellectuelle qu’ambitionnait ce projet Evlang.

Pire : comme le premier bilan de l’anglais précoce s’est avéré médiocre, les profs de 6e percevant simplement une petite amélioration du niveau des enfants, des voix s’élèvent déjà pour le commencer plus tôt ! D’ores et déjà, il est obligatoire dès le CE1...

Au moment de choisir, sous quelle forme se ferait au primaire l’initiation aux langues, la valeur éducative respective des deux approches n’a absolument pas pesé dans la décision. Ce fut un choix politique, celui de l’anglais lingua franca contre celui de la diversité et de la liberté de choix.

Parmi nos élites et décideurs, beaucoup pensent que l’anglais est aussi indispensable que l’eau et l’air, qu’il faut l’imposer à tous les enfants pour faire leur bonheur contre leur gré, que bilingue veut dire français-anglais. C’est si vrai que l’on s’en cache à peine maintenant :

"L’équipement de 1 000 écoles à la rentrée 2008 avec des solutions de visioconférences permettant aux élèves de dialoguer avec un locuteur natif de langue anglaise. (...) Le ministère de l’Education nationale souhaite impulser l’usage de la visioconférence pour faciliter l’apprentissage de l’anglais. La mise en place des dispositifs technique et pédagogique adéquats doit permettre de créer des situations de communication réelle avec un interlocuteur de langue maternelle anglaise. L’opération d’impulsion, soutenue par le ministère, vise à équiper 1 000 écoles primaires à la rentrée 2008."

(Dossier de presse - Xavier Darcos 21/11/2007)

Sous couvert d’initiation aux langues, on a hypocritement imposé l’anglais.

Mais il n’est jamais trop tard pour reconnaître une erreur et changer de route. Il suffit de freiner, d’arrêter la voiture et de faire demi-tour ! Nous avons bien rétabli la police de proximité sous un autre nom.

Comme dit plus haut, certaines fédérations de parents d’élèves commencent à percevoir la vérité, à réaliser qu’on ne pourra offrir une diversité de langues au primaire - pas même deux, que l’anglais est imposé, que l’offre se réduit aussi en 6e (espagnol ou catalan souvent impossible en LV1 près de l’Espagne, italien près de l’Italie !), alors même que les journaux économiques et l’Union européenne reconnaissent la diversité des besoins linguistiques des entreprises.

Par ailleurs, il est paradoxal de tuer la diversité linguistique à l’école tout en prétendant la soutenir dans l’UE. Plus on renforce l’anglais dans son rôle illégitime, injuste et inefficace de lingua franca, plus on nuit au français sur le plan européen et mondial. (Note : inefficace à notre avis, car résultat mondial médiocre malgré les décennies d’enseignement scolaire dans de nombreux pays, aboutissant à "l’anglais d’aéroport", nom politiquement correct d’un anglais médiocre.)

Considérant qu’imposer l’anglais à un enfant est une violence sans aucune base morale ou juridique, il nous semble qu’il faut au moins proposer aux parents le choix entre l’anglais et ce programme Evlang, dont on a vu qu’il est parfaitement opérationnel, facile à mettre en place dans les écoles, à prix et à effectifs constants, en peu de temps.

A défaut d’annuler cette calamiteuse réforme, une décision qui serait politiquement difficile et perturbante techniquement et humainement après tant de chambardements et de nouveautés (validations d’une langue dans les IUFM), l’introduction rapide d’Evlang dans les écoles primaires serait un bon compromis pour mettre fin à la dictature de l’anglais au primaire, une solution satisfaisante pour tous.

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