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3 octobre 2011 1 03 /10 /octobre /2011 21:34

A l'occasion de la journée européenne des langues (26 septembre), signalons deux rapports relativement récents de l'UE (2011), l'un sur le thème de la lingua franca, l'autre sur la promotion du multilinguisme dans l'UE. Ils contiennent quelques éléments habituellement passés sous silence par feu le service du plurilinguisme - maintenant rattaché à un autre.

Rapport sur le thème lingua franca :
Sur le site Emilangues, lien en bas de page :
http://www.emilangues.education.fr/actualites/2011/lingua-franca-reve-ou-realite

Et le plus récent, en pdf : Recommandations pour la promotion du multilinguisme dans l'UE (juin 2011)


Petite faiblesse : aucun des deux rapports ne fait l'état des lieux du plurilinguisme dans l'UE... Trop cruel ? Établissons donc brièvement le diagnostic : l'UE est anglophone à 95%, quasiment tous les instituts coopératifs européens fonctionnent en anglais, à l'exception dit-on du juridique (n'oublions pas que l'anglais qui a failli être imposé au concours d'entrée de la magistrature), tandis qu'un minuscule îlot de plurilinguisme subsiste ; le Parlement européen et son service de traduction et d'interprétariat qui fait le maximum mais ne peut compenser un problème d'ordre structurel – et idéologique.

L'absence d'état des lieux est une démarche anti-scientifique, mais passons.

Deuxième petite faiblesse : le jargon propre à chaque domaine. Ici la didactique des langues, outre la phraséologie administrative, la citation de précédents et laborieux rapports, la sempiternelle référence aux sondages d'Eurobaromètre rebaptisés "études sur le niveau de langue", la pensée magique...

Ces deux longs rapports se distinguent malgré tout par la mention de points jamais abordés officiellement :

La confirmation de l'immense avantage économique et politique conféré à la GB par l'usage de l'anglais comme lingua franca, avec mention et références des auteurs de ces analyses.

« Recent publications have shown that the hegemony of English leads to disadvantages for non-Anglophones in general and in academia in particular. »

« The Language Planning sub-group diverged in its opinion with one NGO strongly supporting English as a lingua franca, in contrast to other members pointing to the disadvantages, particularly over costs, and the financial benefit to English speaking countries - at the expense of everyone else. »

La confirmation du profond clivage entre ceux qui souhaitent l'officialisation de l'anglais dans ce rôle et ceux qui trouvent cela inéquitable et contraire aux principes de l'UE.

La mention que de nombreuses personnes préfèreraient apprendre une « grande langue » extérieure à l'union comme le chinois ou l'arabe plutôt qu'une langue minoritaire telle que le finnois ou le catalan – ce qui en clair signifie que l'Européen standard veut apprendre "utile", pour se comprendre entre Européens ou dans le monde, pas dans le seul but de sauver des langues minoritaires.

La mention de l'espéranto, du rôle qu'il pourrait jouer comme lingua franca de l'UE , des études qu'on pourrait lancer dans ce but - en évoquant aussi ses réussites, ses expérimentations déjà réalisées avec succès.

« There was also a big response to the topic on English as a lingua franca with some variance in opinion. One NGO opined that English should be encouraged as a lingua franca while others pointed to the problems that this raises. Another NGO proposed an objective cost-benefit analysis, comparing English, Esperanto and any other putative EU lingua franca. »

« Research also suggests that the biggest effect of the implementation of the common market principles outlined in the Lisbon strategy has been to increase the dominance of English as a European ‘lingua franca’. Opinion varies as to whether language policies should aim principally to reduce the influence of English, or to support English as a platform to promote mobility and competitiveness. There is a need for more research on whether language skills (...) »

« We think that Europe should focus on mechanisms and tools to promote cooperation and a single market policy including an open area for study and work. For this reason, we need a lingua franca, known by all citizens. This however, distracts nothing of the importance and rights of lesser used languages. »

Cette inhabituelle franchise est peut-être la générosité des vainqueurs envers les vaincus ! Compte-tenu des quelques vérités qui émergent là de façon inhabituelle, on ne s'étonnera pas que ces rapports ne soient disponibles qu'en anglais (à notre connaissance.

Ils auraient pu ajouter que la plupart des Européens n'ont aucune envie d'apprendre une langue étrangère, travail immense s'il en est, ou qu'après le boulot la plupart de ces fainéants préfèrent regarder un film dans leur langue, plutôt que de ramer sur une VO !

On ne peut débattre d'un sujet en se basant sur des prémisses fausses, en niant des évidences ou en se payant d'illusions.

La problématique de la communication entre les humains, qu'elle soit mondiale ou européenne, demeure complexe et non résolue, d'autant que s'y rajoute la question des langues régionales, elle aussi délicate, politique, et très différente selon les pays – question qui a été récemment évoquée dans le Monde des livres en ligne.

« Quoi qu'il en soit, on aimerait bien savoir quelle politique linguistique les divers candidats à la présidentielle mettraient en place en cas de victoire en 2012. » (Conclusion de l'article du Monde des livres en ligne à l'occasion de la publication par Louis-Jean Calvet de Il était une fois 7 000 langues.)

Saluons donc ces deux rapports européens qui tranchent sur la langue de bois habituelle sur le mur de Babel, et abordent quelques délicates questions que nos médias nationaux censurent avec constance.

Il peut sembler étrange qu'un sujet qui engage l'ensemble des Européens dans ce qu'ils ont de plus élevé dans l'ordre des animaux - le langage - soit absent et des médias et des assemblées, mais c'est ainsi, du moins pour l'instant. Restons optimistes !

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commentaires

Marc Beaufrère 25/10/2011 13:11


Article très intéressant, comme d'habitude. Admirons toujours l'habileté de l'argumentation qui fait qu'il n'y a pas d'autres solutions que d'apprendre l'anglais pour vivre dans un marché commun.
Argument "vague et vaseux" : qui doit apprendre l'anglais. 99% des français n'en ont pas besoin dans leur vie de tous les jours, si ce n'est pour comprendre les chansons et les devises des pubs.
Yves Montenay expliquait dans "Le français face à la mondialisation" qu'il revenait à bien moins cher d'embaucher un interprète ponctuellement, lorsqu'il y a besoin, plutôt que de former toute une
entreprise ou toute une société à une langue, car n'oublions pas, on n'a qu'une vie ! Alors autant la passer à quelque chose d'utile. Si on doit être pointu en anglais ET être pointu dans un
métier, bonjour le handicap, on mettra deux fois plus de temps à se former qu'un anglophone de naissance.