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9 janvier 2008 3 09 /01 /janvier /2008 20:21

LOUIS BEAUCAIRE
LA VIE D'UN BON A RIEN DE BERVALIE

Cinquième épisode

Comment j’ai organisé une agression sexuelle pour la promotion de l’espéranto

"Mia onklino estas bona virino"
(Ma tante est une femme bonne)

(Fundamento de Esperanto, recueil d’exercices, §33)

Pendant le congrès de Vienne, le chef du gouvernement local s’adressa à l’assistance en espéranto. Aucune agence de presse nationale n’a mentionné cette très importante information, qui méritait d’être claironnée partout. Sale propagande, indigne et perverse ! Eh oui, je sais, « la critique est aisée, l’art est difficile ». Nous aurions besoin de quelques millions d’étoiles (1) pour faire paraître des annonces dans les journaux. Malheureusement, nous ne possédons pas ces millions. Que faire pour que les journalistes s’intéressent à l’espéranto ?
Les rédactions misent généralement sur le goût des lecteurs, ou plus souvent sur leurs bas instincts pour le sang et le sexe. Même « La Tour de lumière de Bervalie » ou « Les Nouvelles bervaliennes du soir » frappent toujours les yeux et les esprits par des titres en gros caractères :
- Un veuf a étranglé sa belle-mère avec les lacets de son corset.
- Révélations exclusives sur les « fêtes nocturnes » de la baronne.
- Elle tranche la gorge de son homme infidèle (« Sur notre photo on distingue une grande tache de sang au milieu du lit de la sacristaine meurtrière »)

Ah ! Le ciel veuille qu’à l’espéranto également les journalistes consacrent un jour un tel luxe typographique ! Le besoin d’articles à sensation ne donne évidemment pas aux camarades le droit de sacrifier trop souvent un président ou un secrétaire d’un groupe espérantiste, même si quelques-uns sont déjà caducs et facilement remplaçables. Non, non, nous ne devons pas suivre cette voie. « Ne al glavo sangon soifanta… » (2) En ruminant ces idées grises sur la difficulté d’avoir les faveurs de la presse, j’eus l’idée d’un petit scandale, sans risque pour qui que ce soit mais propre à attirer des journalistes. Je vais vous le raconter. Si vous-même voulez l’essayer dans votre ville, mon expérience vous aidera certainement à le mener à bien avec plus de réussite que moi.
 Si vous avez déjà visité notre ville, vous connaissez peut-être la Librairie espérantiste bervalienne, à l’angle de la rue Marjorie Boulton et de la rue Jean Forge, derrière la cathédrale Sainte Nitouche. Comme les espérantistes ne sont pas une population très portée sur la lecture, la Librairie espérantiste bervalienne, située dans ce quartier pauvre, ne paye pas de mine, mais la patronne, Mme Flora, est une belle femme de 30 ans, charmante, cultivée et sérieuse. La pauvre Mme Flora ne pouvait prévoir qu’elle jouerait un rôle important dans mon projet publicitaire.
Si on passe une coûteuse annonce disant, par exemple :
VISITEZ LA LIBRAIRIE ESPERANTISTE BERVALIENNE
personne n’y fait attention. Par contre, si on téléphone à des reporters :
« Venez tout de suite à la Librairie espérantiste bervalienne. Sa patronne vient juste d’être violée par un client », ils accourront tous, blocs-notes et polaroïds fin prêts, et, déjà dans les éditions du soir des gazettes locales, on aura gratuitement des articles publicitaires:
AGRESSION SEXUELLE DANS LA LIBRAIRIE ESPERANTISTE BERVALIENNE
« Un acte ignoble a été perpétré par un jeune homme non identifié sur notre concitoyenne Mme Flora, directrice de la célèbre Librairie espérantiste bervalienne, qui a consacré sa vie à la diffusion de cette admirable langue internationale, l’espéranto... »
(« Sur notre photo, Mme Flora, le corsage déchiré »)
Je vous en prie, ne vous pressez pas de me faire remarquer qu’une agression sexuelle est un crime presque aussi grave qu’un meurtre. D’abord, laissez-moi expliquer mon plan :
A) Mme Flora ne doit pas être violée, mais seulement sur le point de l’être. (3)
B) Mme Flora me connaît, car je suis un bon client de la Librairie espérantiste bervalienne. Il faut donc que je choisisse un futur violeur en puissance qui n’est pas du coin.
C) Je dois apparaître sur les lieux du pseudo-crime seulement comme un témoin accidentel qui sauve la victime potentielle, laisse à l’agresseur suffisamment de temps pour s’enfuir, téléphone à la police et fait du raffut pour rameuter les interviewers de la presse et de la télévision. Si quelque vrai client venait à entrer, cela ne gênerait pas. Au contraire. Cela ferait deux témoins. Mais comme vous le savez déjà, les espérantistes ne sont pas de grands lecteurs…
La partie la plus délicate de mon plan restait le point B).
Mais je fus assez chanceux, car juste à ce moment-là Jojo, un jeune camarade espérantiste de Borlando, me rendit visite, et qui comptait loger chez moi pendant quelques jours. L’affaire enthousiasma Jojo ; il se déclara prêt à participer à l’agression sexuelle publicitaire et, après avoir en étudié tous les détails, nous passâmes à l’action.
Le 7 juin à 10 heures, Jojo entra dans la librairie. Sur le trottoir, près de la cathédrale, j’attendais que la victime crie pour intervenir. Je ne pouvais me douter qu’un grain de sable paralyserait les rouages soigneusement graissés de notre plan.
Comme je l’appris de Jojo par la suite, le « grain de sable » pesait 230 livres et se trouvait être la tante de 56 ans de Mme Flora. Elle tenait provisoirement la librairie en remplacement de la nièce souffrante. En voyant le sourire de ses grosses lèvres, ombragé par une moustache noire, et le strabisme affable de la grassouillette personne, Jojo se dit que ma description de Mme Flora ne coïncidait pas totalement avec la réalité. Mais ce n’était pas l’heure d’une inutile cogitation. Le plan avant tout. Et, conformément aux directives, Jojo demanda :
- Madame, pourriez-vous me montrer le « Fundamento » ?
La monumentale tour de chair pivota lentement et se pencha sur une pile de poussiéreuses brochures. Jojo ferma les yeux devant les dimensions de son objectif. Mais, en murmurant : « En avant ! Pour l’espéranto ! », il posa selon le plan la main droite sur le vaste postérieur et libéra de la main gauche son engin de guerre. La tante n’avait pas senti depuis de nombreuses années un si agréable contact viril. Interrompant la recherche du « Fundamento », elle tourna vers le jeune client son regard double et dubitatif. Oui, à l’évidence, il avait envie d’elle. Elle ! Zamenhof a dit dans son « Recueil de proverbes » : «Saisis l’occasion par la tête, car la queue est glissante ».
Elle saisit donc brusquement la tête et fit disparaître la bouche masculine sous ses moustaches. Après quoi elle s’appuya le dos au comptoir et releva ses jupes avec une mine engageante.
 La lingerie démodée et les bas de coton, qui retenaient difficilement le frémissement de la cuisse gélatineuse, amenèrent Jojo à penser que, même pour l’espéranto, le don de soi était parfois excessif, et il regarda furtivement vers la porte, s’indignant de ce que les espérantistes ne soient effectivement pas de grands lecteurs. D’un œil, la tante observait sa tête, tandis que l’autre œil constatait une hésitation, y compris dans la partie glissante mentionnée par le proverbe. Du coude, elle fit disparaître du comptoir une pile de livres récemment livrés par l’UEA (4) (5) et, sans tenir compte de l’avertissement de Zamenhof, elle saisit l’occasion par la queue, trouvant justement sa glisse assez opportune. Jojo eut beau se débattre, la puissante tante le renversa sur le comptoir, hissa ses 230 livres à son niveau et veilla d’une main aidante à une jonction réussie dans le labyrinthe de ses jupons.
Pendant ce temps, faisant impatiemment les cent pas derrière Sainte Nitouche, j’attendais un cri de femme pour jouer mon rôle de témoin. A dix heures et quart, je décidai d’intervenir et, après avoir éteint ma cigarette, je traversai la rue et poussai la porte de la librairie.
 Devant le spectacle inattendu, je demeurai sur le seuil, le loquet dans la main et la stupéfaction dans les yeux. Au début, je ne vis pas Jojo. La totalité de la boutique était occupée par une blanche, gigantesque, menaçante et grasse paire d’imposantes fesses qui s’agitaient sur le comptoir. Sous cette montagne de chair frémissante, c’est à peine si l’on distinguait les jambes du jeune homme violenté, entravées au niveau des chevilles par son pantalon baissé, ainsi qu’écrasées sous un colossal mouvement de meulage et de concassage.
 Quand la monstrueuse cavalière commença de hennir et de ululer à gorge déployée, je fermai la porte et retournai chez moi en riant, éclatant de rire, me tenant le ventre à deux mains, le souffle coupé par mon hilarité, balbutiant à tous les passants étonnés qu’ils apprennent la langue internationale, source de bonheur.

Le soir même, Jojo reprit sa valise en m’insultant et en jurant que jamais il ne reviendrait en Bervalie.

Durant les semaines qui suivirent, avec des sentiments espérantistes pleins d’espoir, la tante de Mme Flora remplaça souvent sa nièce dans la librairie, et elle avait assurément raconté son aventure à des amies du même âge (« Je vous en fais la confidence, mais que ça reste entre nous »), car à dater de ce jour, les trois-quarts de notre groupe espérantiste se composèrent de vieilles filles.

1. Étoile, ou Stelo : ancienne monnaie fabriquée par jeu par certains espérantistes (ndt).
2. « Ne al glavo sangon soifanta… » - extrait de l’hymne de l’espéranto (ndt).
3. Pour les lecteurs ne connaissant pas les nuances du « Plena Gramatiko », ceci est seulement un « début d’action soutenue sans résultat ».
4. UEA : Universala Esperanta Asocio.
5. Tout à fait par hasard, il s’agissait de « Paŝoj al plena posedo ».

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