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3 novembre 2007 6 03 /11 /novembre /2007 22:35
LOUIS BEAUCAIRE
LA VIE D'UN BON A RIEN DE BERVALIE


Quatrième épisode

Comment j’ai sauvé le " Fundamento "

Une fois revenu de dîner dans mon restaurant habituel, je me libérai de ma cravate, enfilai mes pantoufles, passai mon négligé, puis, confortablement enfoncé dans mon fauteuil de célibataire, je me préparai, près d’une boîte de cigare et d’un petit verre de cognac, à la lecture de la " Revue Espéranto " que je venais de prendre dans ma boîte aux lettres.

Ayant déchiré le bandeau, je dépliai le journal, et je sursautai immédiatement devant le titre de l’éditorial : " Novoze perspektivi por Esperanto ". Diable ! Deux fautes d’impression en même temps ! Le poursuite de la lecture me rendit perplexe : " Karoze lektori, mu esper, ke vu ne e mekontente de nostre novoze Esperanto… "

Je me frottai les yeux. Je vérifiai la bouteille. Elle contenait réellement du bon cognac-VSOP. De même, mon cigare était fait de tabac de la Havane et non de haschisch. Dans la journée, je n’avais pas bu plus que d’habitude. Que signifiait donc cette plaisanterie ? J’éclatai de rire. Oui, bien sûr. Pourquoi donc n’y avais-je pas pensé plus tôt ? J’avais bien évidemment reçu la feuille de chou d’une secte idiste, occidentaliste, ou autre " nouveau-projetiste ". J’attrapai le bandeau dans la corbeille à papier. C’était le bandeau normal de la " Revue Espéranto ". Seul le sous-titre du journal avait un peu changé : " Oficialoze " organe du mouvement espérantiste ".

Je devais avoir une hallucination. Je me pinçai la cuisse et ressentis une légère douleur. Ce jour-là, dans mon bureau du ministère, j’avais résolu trois mots croisés au lieu de deux habituellement, mais cet effort cérébral supplémentaire eût-il pu causer une vision délirante ? Je me redressai et marchai de long en large dans ma chambre en essayant d’expliquer cet extravagant phénomène. Non, ceci n’est pas possible. Oui, ceci était possible. Je repris le journal et je pus constater que, de la première à la dernière page, il était entièrement rédigé dans ce nouveau, pardon, " novoze "espéranto.

Je consacrai toute mon attention à l’étude de l’éditorial. En raison de la compréhension immédiate (" instantanoze kompreivacion ") de la langue, je réalisai avec consternation que le rédacteur prônait à tous les camarades espérantistes l’abandon leur interprétation trop stricte du Fundamento et l’adoption de toutes les caractéristiques utilisables de l’adjuvant, du néo, du veltparl, de l’ido, du solresol, du volapük, etc., pour former une " harmonioze lingwo ". C’est ainsi que les brebis égarées reviendraient vers nous et que notre grande famille linguistique internationale pourrait mener notre affaire à la victoire finale.

C’est ce qu’avait écrit le rédacteur en chef Emile Pangloss ! Pangloss, l’inflexible puriste ! Pangloss, qui s’opposait avec intransigeance à chaque néologisme ! Pangloss, à qui on avait si souvent reproché son traditionalisme rigide ! Il considérait l’espéranto comme sa propriété et le défendait comme une tigresse, même contre les plus éminentes décisions de l’Académie.

Emile Pangloss était présent à la rencontre de notre club il y a quatre semaines et n’avait pas fait la moindre allusion à cette révolution linguistique. En raison de l’heure tardive, je ne pouvais téléphoner à d’autres espérantistes, et je me mis au lit avec la bouche et le cœur emplis d’amertume. Mon sommeil fut perturbé par des rêves terrifiants : je me tordais dans les flammes d’un bûcher autour duquel Pangloss et Beaufront dansaient la sarabande comme des diables. Ils vociféraient : " Vu e frenezoze – Vu e idiotoze – Merdoze fekator… "

Le lendemain matin, je décidai de clarifier immédiatement cette histoire. Je téléphonai à mon chef de bureau pour lui dire que je souffrais d’une sévère constipation. Et, sacrifiant mes mots croisés ministériels, je me ruai à la rédaction de la " Revue Espéranto ". Je tombai sur la secrétaire, appliquée à sa manucure. En me voyant me précipiter vers le bureau d’Emile Pangloss, elle cria que monsieur le rédacteur en chef avait interdit qu’on le dérange de quelque manière que ce soit. Il était justement penché en ce moment même sur un problème important.

Je repoussai rageusement le cerbère et lui conseillai de s’occuper de ses ongles et pas de mes affaires. Je frappai à la porte et entrai sans attendre dans le saint des saints de la " Revue Espéranto ". Pangloss était effectivement penché, car je ne vis tout d’abord que le dôme lisse et brillant de son crâne d’intellectuel. Il se redressa brusquement, et je découvris que le " problème important", couché sur le bureau, possédait deux superbes cuisses féminines dénudées jusqu’à l’ombilic. Le " problème important ", laissant échapper un petit cri d'effroi, sauta par terre, rajusta sa jupe, remit de l’ordre dans ses boucles noires en les tapotant et sortit du bureau avec la mine d’une reine offensée. Pangloss cria : " Aline, Aline ! ", mais elle claqua la porte sans l’attendre. Il se tourna alors vers moi et siffla :

- Ko vu faris ? Ha ! mizerabloze…

- Taisez-vous, monsieur Pangloss. Maintenant, dites-moi en espéranto normal ce que signifie cet infâme torchon que vous avez l’audace de continuer à appeler " Revue Espéranto ".

J’agitai sous son nez de façon menaçante le dernier numéro du " oficialoze organo ". Il essaya de se défendre :

- Ko vu vol ? Proponer a mi denove porkoze artikoli ?

J’attrapai le vieillard par les épaules, le secouai comme un cocotier, le laissai tomber dans son fauteuil professionnel et le grondai tellement qu’il se mit à pleurer comme un enfant de six ans. Je pris sur son bureau le voile arachnéen bleu pastel en forme de culotte, abandonné par Aline, et le jetai à Pangloss.

- Pépère, nettoie ton nez, ferme ta fermeture éclair, cesse de gémir et dis-moi, pas dans ton jargon de carnaval mais en espéranto classique, quelle mouche t’a piqué. Allez, Emile, hop !

D’une petite voix monocorde, il débuta sa confession. Aline était apparue à la rédaction deux mois auparavant.

- Oui, camarade, comme un ange du ciel.

Et Emile Pangloss, le vieux célibataire, qui jusqu’alors ne s’intéressait ni aux anges ni aux femmes, tomba amoureux d’elle avec la ferveur d’un adolescent.

- Ah ! Si vous la connaissiez. Elle est non seulement très belle, mais tellement intelligente ! Par exemple, elle m’a suggéré quelques menus changements dans la langue internationale, qui sont vraiment des traits de génie. Zamenhof lui-même n’a pas pensé à ces admirables et subtiles possibilités. Ah ! Aline, Aline, déesse de l’art grammatical !

- Pangloss, est-ce que maintenant vous crachez sur le Fundamento ? Votre Aline n’est pas notre Académie. Que dira le président de l’académie de votre ratage ? De votre mauvais usage de la " Revue Espéranto " ?

- Il y a quelques jours, le président de l’Académie m’a téléphoné en me disant qu’il avait la même opinion que moi sur les petits changements…

- Impossible ! Je vais aller le voir sur-le-champ. J’espère qu’entre-temps, le peuple vert en colère ne détruira pas par le feu votre lieu de perdition puant.

Je revissai mon chapeau sur la tête et, avant de sortir, ricanai devant le très déprimé Monsieur le rédacteur en chef : " Kretenoze skribaĉator ! " (1)

Un mille seulement après la rédaction, l’imposante silhouette de l’Académie m’apaisa rien que par sa rassurante architecture classique. Derrière les colonnes élancées, dans les bras puissants des bienveillantes cariatides, sous la fière inscription du fronton "UN PEUPLE UNE LANGUE", notre espéranto pouvait reposer en paix : il ne lui arriverait rien. Ah ! Le président de l’Académie rira de bon coeur quand je lui raconterai les enfantillages de notre vieux croûton de Pangloss. On nommera un nouveau rédacteur, et ce premier numéro de la " Revue Espéranto " restera dans notre longue histoire comme une plaisanterie orchestrée par Raymond Schwartz.

Un vieil appariteur de l’Académie, que Zamenhof avait fait sauter sur ses genoux au congrès de Boulogne, me rappela à quel l’étage et dans quel couloir se trouvait le bureau du président.

- Adressez-vous à sa secrétaire.

La secrétaire était peut-être aux toilettes, car l’antichambre était vide. La porte de la présidence était seulement entrouverte et, par l’entrebâillement, le gloussement d’un rire féminin chatouilla mes oreilles et ma curiosité. Je jetai un œil comme un voleur, et après deux secondes, voilà ce que je distinguai : Aline, oui, Aline, la déesse de la Grammaire, était assise sur le bureau de M. le Pr Dr Lavoie, dont le visage écarlate annonçait l’imminence d’une apoplexie. Elle tiraillait facétieusement sa barbe et décoiffait ses sept cheveux.

- Alors, dikoze akademokator, ko vu dir a vostre amoroze Aline ?

- Ah ! Aline, ma petite poupée, ma muse, mon aimée, tu es belle…

- Beloze !

- Oui, beloze. Vu e beloze.

Avez-vous entendu ? " Vu e beloze " dans la bouche de l’éminent gardien du Fundamento ! Sous le toit sacré du temple consacré aux Seize règles !

En plein désarroi, je ne voulais pas entendre d’autres bredouillements sacrilèges du pitoyable M. Pr. Dr. Lavoie, et je m’enfuis de l’Académie sous les yeux étonnés du bébé boulonnais barbu.

Sur le trottoir d’en face, le café " Aux Frères " m’accueillit cordialement. J’engloutis trois verres à liqueur d’eau-de-vie de mirabelle et je sentis bientôt mes idées se remettre en place. Comme un chef d’état-major prussien, je préparai une contre-attaque. Premièrement, je neutralise nos autorités superflues. Aussi, je téléphonai à mon ami Ernest, le tenancier de bordel de la rue du Port, qu’il détachât immédiatement ses plus convenables expertes à Pangloss et Lavoie. Quand les besoins des vieilles glandes seraient satisfaits, les croulants ne penseront plus à Aline.

Au sujet d’Aline, je m’étais creusé la cervelle jusqu’au septième verre de mirabelle, quand, à travers la vitre, je la vis sortir de l’Académie en trottinant. Je payai rapidement et commençai à la suivre. Nous ne marchâmes pas longtemps l’un derrière l’autre, car elle disparut bientôt dans une maison, où près de la porte resplendissait une arrogante enseigne en français et en anglais : " Centre européen du bilinguisme ".

La lumière se fit dans mon esprit. Par la barbe du Maître ! Comment n’y avais-je pas pensé plus tôt ? Aline était tout simplement un agent de l’ennemi. Redoutant la victoire de l’espéranto, les " bilinguistes " nous l’avaient envoyée comme un ver dans un camembert mûr. " Où le Diable ne peut aller, une femme il tâche d’y mander ". " Un sourire féminin capture mieux qu’un filet ". Et Aline ne s’était pas seulement contentée de sourire, pour faire tomber nos éminences dans ses filets. Ah ! Par la jarretelle de Mata Hari ! Il fallait que je mobilise immédiatement toutes mes forces contre cette dangereuse démoralisatrice. Je fis patiemment le siège de la forteresse du bilinguisme, où derrière ses murailles Aline faisait vraisemblablement à ses chefs le rapport sur sa campagne, et recevait peut-être des ordres pour les suivantes. Je faisais les cent pas, ruminant ma vengeance et préparant contre Aline mon plan secret N°17 (2). Vous serez peut-être étonnés d’apprendre que ce plan N°17 me permet , après un flirt éclair, de capturer n’importe quelle femme dans mon lit. C’est le destin qui attendait Aline à sa sortie du Centre du bilinguisme. Et mon attaque fut d’autant plus facile qu’elle n’était plus protégée par la très petite culotte oubliée chez Pangloss.

Après vingt minutes, dans mon logement de célibataire, tandis que je vidais tranquillement un verre de cognac, Aline s’approcha de mon fauteuil, pensant qu’elle pourrait moi aussi m’impressionner de son postérieur nu et rebondi.

- Nu, vu e amorozo ? Vu…

Je l’interrompis par des claques sur la peau de ses délicates fesses : clac clac ! Elle écarquilla les yeux :

- Ko vu far ?

- Répète : que fais-tu ?

Clac clac !

Elle sanglota :

- Que fais-tu ?

- Je t’enseigne l’espéranto classique selon une méthode privilégiée.

- Privilégiée ? Vu e brutaloze…

Clac clac !

- Répète : tu es une brute.

- Aïe, aïe ! Tu es une brute.

Après l’exécution du plan N°17, j’appliquai le plan N°4, qui prévoit un traitement plus humain de la femme conquise. Un souper improvisé fut suivi d’une agréable nuit, pendant laquelle je reprochai doucement à l’agent secret son travail subversif, tout en la ramenant sur la vraie voie du Fundamento au moyen du manuel Cseh-cours, revisité et complété :

- Qu’est-ce que c’est ?

- C’est mon sein droit.

- Est-ce que ceci est la queue du chat ?

- Non, une queue de chat n’est pas aussi rigide.

Etc., etc.

Aline était une élève assidue, et plusieurs fois dans la nuit elle exprima son plaisir par des onomatopées du plus pur espéranto (3).

Après le petit déjeuner, Aline, en fermant son soutien-gorge, me promit de revenir bientôt à mon cours privé de perfectionnement et de contrecarrer la mauvaise influence des " bilinguistes ". Elle balbutia entre deux baisers :

- Mon chéri, je ne peux pas comprendre de quelle façon ils m’ont envoûtée pour m’obliger à une aussi basse manœuvre contre la langue internationale. Dorénavant, je me battrai pour la bonne cause.

Dix jours plus tard, dans mon bureau du ministère, je sus que ma victoire était définitive lorsque je lus dans " Le Hérault de Bervalie " cette importante nouvelle : " Le centre européen du bilinguisme recommande à tous ses membres l’adoption de l’espéranto ".

Avec un soupir de soulagement, je me rendis à la page 7, où m’attendait le premier mot croisé de la journée, et murmurai en suçant mon crayon :

- Aline, bravoze Aline.

__________
1. "Crétin d'écrivaillon!"

2. Je ne peux ici, par manque de place et de temps, expliquer les 34 manières de séduire une femme. Je les traite en détail dans mon ouvrage "Sentakta taktiko" (tactique sans tact) à paraître dans la série " Orient-Occident " et destinée à remplacer quelque peu vieillissant "Art de l’amour" de Ovide.

3. Rrrrrr !

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commentaires

Krokodilo 07/01/2010 13:56


Merci. Le but était de pouvoir fournir rapidement un exemple du fait qu'il existe des écrits originaux en espéranto, méconnus car non traduits, de qualité, et même de grande qualité à mon avis car
le genre humoristique est bien moins fourni que les polars, quelle que soit la langue. C'était aussi un exercice pratique à une époque où je lisais un bouquin sur la traduction. Je suis maintenant
sur un autre projet, mais, de toute façon, les espérantophones qui aiment ce genre-là le lisent en Eo. je suppose que tu connais aussi "kredu min, Sinjoro", tout aussi délicieux.


Roland 06/01/2010 13:57


très bonne idée de traduire en français et de publier ainsi ce délicieux ouvrage de Beaucaire !