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15 octobre 2007 1 15 /10 /octobre /2007 18:22

 

LOUIS BEAUCAIRE
LA VIE D'UN BON A RIEN DE BERVALIE


Troisième épisode :

Comment je devins cofondateur de l'UEA (1)

Ce jour-là, assis dans le grand salon du "Mimosa sensitif", je faisais tranquillement tinter deux glaçons dans mon verre d'apéritif de la main gauche, tandis que la droite reposait confortablement sur le large et accueillant postérieur de ma voisine Tina. Nous observions tous deux une petite scène qui avait lieu dans le salon entre un marin chinois et la rousse Zora. En usant d'un mélange de trois pidgins et en mimant l'introduction à la main d'une nourriture imaginaire dans sa bouche qui mâchonnait, il essayait de lui faire comprendre qu'il désirait goûter à son entrecuisse.

En tant que putain experte, Zora acceptait habituellement toutes sortes de caprices de ses invités d'une heure. Mais cette fois-ci, elle refusait de satisfaire son vorace client, au motif que sa chair intime ne supporterait pas des baguettes. Elle avait effectivement lu que les Chinois utilisent toujours des baguettes pour manger… Une dispute commença : Zora secouait obstinément la tête, ne comprenant pas les explications baragouinées par le Chinois. Et, quand il lui prit le bras pour la traîner vers la chambre, elle se mit à glapir et à se débattre, brisant deux verres. Mon ami Ernest entra. Ne sachant pas de quoi il retournait, il saisit immédiatement par le col le Chinois protestant* et, avant que j'aie pu intervenir, le jeta dehors. Puis il déclara tout haut que le "Mimosa sensitif" était un bordel de bonne tenue et qu'il ne tolérait pas de désordre dans son établissement.

Quand Ernest s'assit à côté de nous, posant sa main patronale sur la fesse libre de Tina, je lui expliquai que ce dernier et regrettable incident avait été à nouveau causé par les barrières linguistiques entre les peuples. Je profitai de l'occasion pour prôner la langue internationale :

- Ernest, réfléchis: si Zora et le client chinois avaient parlé espéranto, maintenant elle serait en train de gagner sans effort un peu plus d'argent, et votre hôte, satisfait, vanterait les charmes du "Mimosa sensitif" jusqu'au fin fond de l'Asie.

En silence, Ernest repoussa son chapeau en arrière, acquiesçant de la tête, et, quand je lui décrivis la douleur du jeune Zamenhof devant la discorde qui régnait à Bialystok entre les différentes communautés linguistiques, mon accent se fit si convaincant, si ardent que l'Ernest au cœur dur ne put empêcher une larme de briller au bord de son œil gauche. La victoire était proche.

- Ernest, organise un cours d'espéranto dans le "Mimosa sensitif".

Pour montrer son accord, le patron de bordel demanda une bouteille de champagne et déclara que ce soir j'aurai le droit de jouir des charmes de Tina aux frais de la maison.

Deux jours plus tard, je commençai à enseigner aux pensionnaires du "Mimosa sensitif". Je regrette que les clients du soir n'aient pu voir le grand salon transformé chaque matin en salle de classe pour le cours obligatoire. Même Ernest apprit avec application les seize règles du "Fundamento". Il ne rata pas une leçon et il put bientôt accrocher à côté de sa porte une belle enseigne de cuivre : "Espéranto parlé".

La nouvelle circula parmi les groupes espérantistes de la région bervalienne, et tous les sympathisants mâles voulurent connaître le premier bordel au monde où les prostituées babillaient officiellement dans la langue internationale. Beaucoup de non-espérantistes, ne comprenant pas la signification de l'enseigne, crurent qu'il s'agissait d'une nouvelle spécialité dépravée du "Mimosa sensitif" et entrèrent pour l'essayer. Tina, Zora, Meta, Kalina et leurs collègues firent avec ferveur l'éducation de ces clients, et presque tous décidèrent ensuite d'apprendre l'espéranto.

L'entreprise d'Ernest prospéra tellement qu'il parla de ce succès au congrès des patrons de bordel à Hambourg. Plusieurs collègues de Hong-Kong, San-Francisco, Marseille, Rio-de-Janeiro et d'autres villes portuaires introduisirent aussitôt ce merveilleux outil dans leurs magasins de voluptés. Deux ou trois écrivirent à Ernest pour lui demander des conseils.

A ce moment-là, je sentis le besoin de mettre en relation les verts lieux de débauche, et, avec Ernest, j’élaborai les statuts d’une nouvelle société, l’Union Espérantiste des Amours tarifées, en abrégé UEA (2). Notre entreprise fut rapidement couronnée d’un grand succès, preuve que nous répondions à un besoin urgent de l’humanité. Jusqu’à présent, les malheureux voyageurs, marins, commerçants, missionnaires, congressistes, aviateurs, journalistes, qui voyageaient à travers le monde, devaient se contenter de rencontres hasardeuses, s’abandonner à de viles prostituées qui les exploitaient sans vergogne, s’en remettre aveuglement à des conseils d’étrangers ou à de stupides coutumes, et pour cette raison devaient souvent connaître un fiasco, comme le Chinois au début de mon récit.

Par la suite, la vie sexuelle au-delà des frontières fut facilitée au maximum grâce à l’UEA. Dans nos annuaires, on pouvait trouver les adresses de 123 maisons closes espérantistes de 17 pays différents. Pour chaque adresse étaient mentionnés les prix et les spécialités (sexuelles, naturellement) des pensionnaires. Nos maisons étaient ouvertes à tous, mais la carte de membre de l’UEA autorisait à demander un rabais de 30%. Pour acquérir ce privilège, les hommes adhéraient toujours plus nombreux à l’UEA.

L’UEA rendit également un grand service au mouvement espérantiste. Elle s’occupait, par exemple, de la partie loisirs des congrès espérantistes. Deux ou trois tenanciers de bordels du pays concerné étaient chaque année mandatés pour déléguer au congrès une quantité définie de putes, qui se chargeaient en expertes de distraire les célibataires désœuvrés ou les autres malheureux solitaires. Avez-vous remarqué, l’an dernier, que bien plus d’hommes que d’habitude étaient présents au congrès universel ? Et que, tandis que seules des femmes priaient à l’office international (avec un prêche en espéranto), les hommes préféraient généralement se promener dans les parcs ombragés ou simplement se reposer dans leurs chambres d’hôtels ? Les statisticiens attribuent ce phénomène au rabais de 20% pendant le congrès, qui s’ajoutait au rabais habituel de 30%.

Et que dire de l’aide apportée aux nombreuses apprenantes qui auparavant ne savaient comment utiliser après le cours leurs connaissances linguistiques? Maintenant, elles pouvaient confier leur sort à notre société, et, après un voyage au Liban ou en Amérique du Sud, nous leur fournissions logement, nourriture, argent et une activité idéale au service de l’Humanité. C’est quand même plus attirant que lécher de vieux timbres-postes pour les coller dans un album poussiéreux.

Notre UEA prospérait donc toujours, quand un incident, à première vue anodin, fit trembler les fondations de notre organisation et nous imposa quelques réformes des statuts. Un après-midi de mai, tout un groupe de marins étatsuniens débarqua à Rotterdam. Après la visite de plusieurs débits de boissons, ils passèrent par hasard à côté d’un bâtiment portant notre sigle. Pensant que cette maison était un nouvel établissement de plaisir non encore mentionné dans le dernier annuaire, ils entrèrent sur-le-champ et, présentant leurs cartes de l’UEA, réclamèrent du whisky et des filles de joie avec un rabais de 30%. Lorsqu’on leur refusa cela, ils se conduisirent scandaleusement, beuglant qu’ils se plaindraient de cette ignoble escroquerie au bureau central de l’UEA en Bervalie. Après quoi, en cherchant dans les chambres quelques femmes utilisables d’une quelconque manière, ils trouvèrent finalement une nouvelle et jeune dactylo, qu’ils violentèrent sur sa table de travail, abîmant ainsi une machine à écrire presque toute neuve.

Cet incident consternant montra soudain que nous n’avions pas choisi avec suffisamment d’attention le nom de notre société. Il existait deux UEA : une qui végétait à Rotterdam et une qui prospérait en Bervalie. Parce que l’autre, malgré son insignifiance, avait été fondée avant la nôtre, nous renonçâmes noblement à l’arbitrage de la cour internationale de La Hague. D’ailleurs, cette UEA de Rotterdam ne pouvait nous faire concurrence, parce qu’elle s’occupait seulement des besoins neutres (?) de l’Humanité.

Notre fortune honnêtement acquise nous permit de prendre tous les frais à notre charge. Nous achetâmes à la dactylo une nouvelle culotte verte réglementaire, à l’UEA une nouvelle machine à écrire avec des signes diacritiques, et l’entrée du "Mimosa sensitif" s’orne maintenant de nouvelles lettres éclairées au néon qui remplacent l’ancien sigle. En effet, nous déclarâmes à notre notaire que, afin d’éviter tout malentendu, notre société s’appellerait désormais "Société d'Accouplement Transnational" (3).


1. NDT : Ce chapitre est basé sur la similitude des acronymes fictifs du récit avec ceux de deux associations réelles, et toujours actives.

* A la vérité, il était bouddhiste (note destinée à tous ceux qui apprécient les mauvais jeux de mots)

2. U.E.A. - Universala Esperanto Asocio (Association mondiale d’espéranto)

3. S.A.T. - Sennacieca Asocio tutmonda (Association mondiale anationale)

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