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28 août 2007 2 28 /08 /août /2007 15:05
LOUIS BEAUCAIRE

LA VIE D'UN BON A RIEN DE BERVALIE


Deuxième épisode : 
Comment je donnai naissance à des espérantistes

Quand un satiriste a un jour appelé le président de notre mouvement "le pape de l'espéranto", beaucoup de collègues espérantistes crurent voir dans ce surnom quelque allusion à son caractère autoritaire, à son refus de toute discussion, à son ton professoral… Pas du tout. Ce n'est pas pour cela, mais pour une autre raison qu'on l'a comparé au chef du Vatican, Paul VI. Que je rétablisse ainsi la vérité aidera les futurs historiens de l'espéranto, du moins s'ils prennent la peine de lire ma modeste contribution.

Toute l'affaire débuta en 1947. A cette époque-là, dans notre groupe estudiantin, je réfléchissais avec quelques camarades à la façon dont nous pourrions donner au mouvement une impulsion décisive. Les discours de propagande ou la distribution de prospectus dans la rue ne nous avaient apporté jusqu'à présent que de cruelles désillusions. Un soir, nous eûmes une soudaine illumination en lisant un article sur les "espérantistes natifs".

L'analyse structurelle du mot "natif" nous conduisit logiquement à une irréfutable conclusion : pour avoir des "espérantistes natifs", il faut d'abord leur donner naissance. Et pour donner naissance à un espérantiste, il est nécessaire et suffisant de féconder une espérantiste. Comment personne n'avait trouvé ça plus tôt ?

Au cours de longues soirées, nous élaborâmes un plan sur cinq ans, et nous nous préparâmes à notre tâche "d'engendreurs". Effectivement, nous n'avions pas le droit de nous contenter de seulement inciter les pères espérantistes déjà existants à la multiplication permanente de leur progéniture. Nous devions également offrir nos propres personnes à ce noble but, en nous consacrant principalement à l'insémination des camarades espérantistes célibataires. Si quelqu'un avait encore besoin d'une preuve du sérieux de notre entreprise, qu'il sache, par exemple, que nous avions éliminé de notre cercle un pédéraste, parce qu'il n'eût pas rempli sa fonction "d'engendreur" avec l'enthousiasme requis. Comme exemple supplémentaire, je citerai un extrait du serment par lequel nous nous engageâmes solennellement à accomplir notre travail de Titan :

- Je jure de ne pas gaspiller mes forces avec des femmes non-espérantistes, et d'en réserver la totalité pour la croissance de notre mouvement (Art. 3).

- Je jure de me consacrer totalement à la camarade espérantiste désignée par tirage au sort, sans me plaindre de son âge ou d'une éventuelle disgrâce, ne considérant que sa fécondité (Art. 7).

Oh! Notre tâche n'était pas facile, et il nous fallut toute notre ferveur juvénile pour réaliser notre plan. Tout d'abord, nous nous attaquâmes à nos deux clubs bervaliens. Chaque "engendreur" avait le droit de choisir lui-même la méthode, la tactique et la fréquence de ses rapprochements avec la verte demoiselle choisie par le sort.

Le point principal, c'était de lui faire promettre pendant leur union qu'avec l'enfant à venir, elle parlerait seulement la langue internationale. Ainsi, nous pouvions fabriquer non seulement des espérantistes "de naissance", mais aussi "de conception".

Au début, je fus chanceux, car le sort m'avait attribué une jeune femme dont le mari, d'un âge avancé, ne pouvait plus atteindre un résultat conforme à notre règlement. Elle ne résista pas longtemps à ma cour assidue, et, par la suite, participa activement pour faire progresser le mouvement. Et après quelques mois, son mari put joyeusement s'émerveiller que ses faibles petits gigotements aient aussi joliment arrondi son ventre.

Cependant, mon ami Pierrot fut le plus rapide de nous tous, car exactement neuf mois après le début de notre campagne en faveur des naissances, sa partenaire provisoire accouchait d'un beau bébé.

Quand notre groupe apprit la nouvelle, chacun des étudiants présents se leva et entonna l'hymne les larmes aux yeux. Nous appréciâmes d'autant plus les mérites de Pierrot, que la maman était mademoiselle Berta, la secrétaire du cercle biblique âgée de 65 ans. Elle s'était laissé séduire, mais seulement après que notre collègue lui eut cité l'exemple de Sarah, qui donna un fils à Abraham dans sa 90e année.

Quelques mois plus tard, nous organisâmes des expéditions missionnaires vers d'autres villes. Là, nous avons ensemencé de nouveaux terrains, mais aussi recruté des disciples qui nous aidèrent à propager notre méthode révolutionnaire. Le milieu le plus favorable à notre apostolat, c'était naturellement les congrès, qu'ils fussent nationaux ou internationaux. Le champ d'action était vaste pendant les congrès, mais la durée limitée de ces rencontres ne nous permettait pas d'organiser une répartition systématique des tâches physiques. Les "engendreurs" se laissèrent donc guider par leur esprit d'initiative, et les générations futures devront reconnaître notre dévouement sans limite, qui nous fit renoncer au meilleur du congrès pour courir d'une institutrice japonaise à la femme d'un académicien, et d'une végétarienne osseuse à une croyante bahaï de Nouvelle-Zélande. Et nous fûmes encore plus sur la brèche durant l'après-congrès.

Heureusement, le nombre des auxiliaires augmenta, qui en divers pays prirent sur eux la noble tâche d'engendrer de nouveaux espérantistes. Notre organisation spécialisée s'affilia au mouvement mondial, et dans son organe "Seksperanto" apparurent statistiques, conseils et directives pour coordonner le travail de nos membres et éviter que les "engendreurs" n'ensemencent inutilement une terre déjà ensemencée.

Oh ! Comme nous étions fiers du résultat de notre fertile travail…

Vous rappelez-vous l'atmosphère d'amour qui à cette époque avait envahi toutes les couches du mouvement ? Vous n'avez alors vraisemblablement pas prêté attention à certains détails, mais reprenez de vieux journaux et regardez la photo officielle des congrès d'Almelo, d'Opole ou d'Olinda. Est-ce que vous remarquez, combien de congressistes étaient enceintes ? Grâce à nous ! Et cinq ans plus tard, tous les journaux soulignèrent que jamais auparavant on n'avait vu autant de participants aux mini-congrès pour enfants qu'à celui de Paris. Grâce à nous !

Nous étions sur la bonne voie. Nous savions que nous sortions l'organisation espérantiste de sa longue stagnation, et que bientôt nous toucherions au but, submergeant l'ONU et l'UNESCO sous notre nombre.

Hélas! Catastrophe! De même que la première guerre mondiale fut un terrible coup porté à l'idée d'une langue internationale, notre action procréatrice fut mortellement touchée par une invention diabolique, qui, en quelques années seulement, se répandit parmi les femmes du monde entier: la pilule contraceptive! Notre entreprise devenait sans but, notre serment absurde, notre action était terminée, l'Ordre de chevalerie des Engendreurs - anéanti. Avant de disparaître, notre organe "Seksperanto" conseilla à ses lecteurs de s'abonner à la gazette "Des Graines dans le vent"…

Quand le pape Paul VI partit en guerre contre la maudite pilule, nous espérâmes pouvoir poursuivre notre action, au moins dans le milieu catholique. Malheureusement, les pieuses, comme toutes les femmes, se mirent aussi à faire l'amour seulement par plaisir, ne se préoccupant plus comme avant de catholiques natifs. Nous attirâmes l'attention du président du mouvement espérantiste sur l'avenir gravement compromis de la langue internationale. Immédiatement, dans des articles de journaux et dans la préface de l'annuaire, il jeta l'anathème sur ces espérantistes qui utilisent la pilule. Hélas! Excepté quelques lettres de fabricants de pilules qui nous remerciaient pour la publicité gratuite, le seul résultat fut qu'un médiocre humoriste appela notre président "le pape de l'espéranto". Fi!

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