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3 août 2007 5 03 /08 /août /2007 23:33

LOUIS BEAUCAIRE

 

LA VIE D'UN BON A RIEN DE BERVALIE

Des épisodes coquins


(Version originale en espéranto, traduit par Krokodilo)

 

Soyons gais, profitons bien de la vie, car la vie n'est pas longue.

(Fundamento de Esperanto, manuel d'exercices, § 20)

 

Édition originale La Laguna

 

Premier épisode :
Comment j'ai été un fervent "espérantiste", sans connaître un mot d'espéranto

 

On n'oublie pas facilement son premier amour

(Fundamento de Esperanto, § 18)


Avant la dernière guerre mondiale, alors que j'avais 16 ans, je tombai amoureux d'une belle voisine. Une affaire difficile : je n'avais pas une grande expérience des femmes, et, en outre, elle était la femme de Ramsès, mon professeur de physique. Naturellement, Ramsès était seulement un surnom que mes camarades de lycée lui avaient donné à cause de sa ressemblance avec la momie égyptienne illustrant notre livre d'histoire.

La femme de Ramsès, beaucoup plus jeune que lui, n'avait rien de commun avec une momie. Au contraire. Quand je la croisais dans l'escalier ou dans la rue, la générosité de ses profonds décolletés, le galbe de ses jambes, l'engageant balancement de ses hanches desséchaient mon cœur et battaient la chamade de ma bouche, ou plus exactement… Mais, comme vous voyez, encore aujourd'hui je suis troublé quand je pense à Léa. Elle s'appelait Léa. Ha ! Les cheveux blonds de Léa, ses yeux, son parfum !

Nous nous saluions courtoisement, en bons voisins, mais son "Bonjour, monsieur" résonnait de longues heures dans ma tête comme une musique céleste. Et, rêvant de son sourire, de son regard gourmand, de sa voix mélodieuse, je célébrais la déesse Léa dans des odes enflammées que je cachais ensuite entre les pages de mon dictionnaire latin.

Un jour, après être resté quelques jours à la maison à cause d'une petite grippe, je fus envoyé par ma mère acheter diverses choses - elle affirmait qu'une petite marche à l'air frais favoriserait mon rétablissement. En revenant, je tombai sur la belle femme de Ramsès devant notre domicile, et je montai l'escalier derrière elle, les yeux fixés sur la couture de ses bas de soie. Sous la légère robe de printemps se dessinaient nettement les contours de sa petite culotte. J'amassai donc du regard une réserve entière de bonheur pour mes prochains rêves, quand les belles jambes s'arrêtèrent brusquement devant sa porte. Je me dirigeai déjà vers notre étage, au-dessus, quand elle tourna vers moi son visage d'ange et demanda :

- Monsieur, est-ce que vous auriez quelques minutes, pour m'aider ? Je n'arrive pas à suspendre seule un nouveau rideau.

Je balbutiai, la gorge serrée :

- Oui, madame. Bien sûr, je peux vous aider.

Je la suivis dans son logement où flottaient des effluves de son parfum capiteux. Quelques livres sur une étagère dans le couloir me rappelèrent Ramsès, qui en ce moment même faisait cours à mes camarades. Mais je chassai immédiatement de mon esprit les connaissances en physique nécessaires à un futur bachelier, pour me consacrer à la physique plus agréable des charmes de la belle madame Ramsès. Un escabeau était posé devant une fenêtre, et je proposai d'une voix sourde de monter dessus pour accrocher le rideau.

- Non, mon jeune ami, je grimperai, pendant que vous tiendrez fermement l'escabeau.

Elle prit le rideau, et, alors qu'elle s'occupait de le fixer au-dessus de la fenêtre, j'eus subitement sous les yeux un coin de paradis. Parce qu'elle levait les bras, sa courte robe était remontée au-dessus de la lisière des bas de soie, et quand elle tendit la jambe pour essayer d'atteindre l'autre côté de la fenêtre tout en gardant son équilibre, je fus pris d'un vertige en voyant entre les cuisses charnues la transparente petite étoffe blanche, qui ne jouait que symboliquement son rôle de voile. J'avais mal aux mains, tant je serrais fort l'escabeau.

- Attention, maintenant je vais descendre. Donne-moi la main, s'il te plaît.

J'avais sans doute l'air très troublé, parce qu'elle me jeta un regard étrange et quelque peu moqueur. Et quand la rusée trébucha sur la dernière marche, je compris, malgré mon inexpérience, que la maladresse de ma belle voisine était d'autant plus habile que ma main gauche se trouva soudain prisonnière vers le haut de sa jarretelle, tandis que ses lèvres se retrouvèrent par hasard sur ma bouche.

Cher lecteur, charmante lectrice, à cause du titre de mon récit, vous attendez assez impatiemment que je vous dise comment je suis devenu espérantiste. Je n'entrerai donc pas dans le détail de tout ce qui se passa sur le lit de Ramsès. Sachez seulement que pour la première fois je possédai une femme, ou, plus exactement, je fus violenté par une femme. Ceci dit, je ne me plaignis pas de ce traitement. Je subodore qu'au début, mon inexpérience ne satisfit pas pleinement ma séductrice, mais, à l'évidence, ma vigueur juvénile, mon impétuosité débridée, mon insatiable curiosité et ma disponibilité permanente l'enchantèrent. A coup sûr, elle s'émerveilla de l'efficacité miraculeuse de ses caresses buccales et digitales, car à chaque fois elle s'écria : "Ha ! Impossible, c'est impossible".

Hélas ! Nous dûmes nous séparer, et après un dernier baiser nous promîmes de nous revoir le plus tôt possible. Ma mère me reprocha d'être resté trop longtemps dehors, mais elle fut très contente que l'air frais ait aussi joliment coloré mes joues…

Malheureusement, Léa et moi réalisâmes bientôt qu'une nouvelle rencontre était difficile, voire impossible, bien qu'elle disposât du domicile d'une amie qui, avant un voyage de plusieurs mois, lui avait demandé de prendre soin de ses fleurs. La journée, j'étais au lycée en même temps que Ramsès, et le soir, Léa n'avait aucune raison de quitter seule le domicile. Nous pouvions seulement, à l'occasion de rencontres fortuites dans l'escalier, échanger de rapides baisers qui nous rendaient encore plus impatients. Les affres du destin… Finalement, il me vint une merveilleuse idée : en longeant l'Université populaire bervalienne, je lus les mots "Cours du soir". Léa et moi ne pourrions-nous pas nous inscrire à un cours du soir ? Mais quel genre de cours ? Des mathématiques, de la géographie, etc., j'en faisais déjà au lycée ; le chant choral, la gymnastique ou la danse ne convaincraient ni Ramsès d'un côté, ni mes parents de l'autre. Restait l'espéranto. Je discutai de l'affaire avec Léa entre deux baisers dans l'escalier. Elle déclara donc à son mari qu'elle désirait occuper son temps libre en correspondant avec des étrangers, et mes parents approuvèrent mon intention d'apprendre la langue internationale avant ma participation au prochain jamboree.

Ainsi, nous pûmes nous retrouver chaque mardi et chaque vendredi soir dans le logement de son amie, partie en voyage. Et pendant que les participants au cours apprenaient avec application les seize règles du Fundamento, ma Léa m'instruisait à fond sur les mille et une règles les plus raffinées de la volupté. Et après chaque leçon, elle me murmurait tendrement : "Chéri, n'oublie pas d'arroser aussi les fleurs".

Naturellement, il nous était totalement indifférent que les substantifs finissent en espéranto par u ou par as. Nous inventions même en plaisantant quelques expressions personnelles. Par exemple, après que Léa un jour m'avait chuchoté dans l'escalier qu'elle se réjouissait d'aller ce soir à l'espéranto, nous prîmes l'habitude de dire que nous allions esperanti (1). Ce mot esperanti sonnait donc à mes oreilles comme amori (2), et après quelques années un psychanalyste m'expliqua que c'était là l'origine du complexe freudien qui me faisait toujours mêler la langue internationale aux concepts érotiques.

Cet heureux esperantado (3) aurait pu durer encore très longtemps, si ma mère ne m'avait pas dit un jour, au déjeuner :

- Tu sais quoi ? Hier j'ai rencontré madame Flumo. Je lui ai raconté que tu apprends l'espéranto. "Oh ! Quelle chance j'ai, a-t-elle répondu. Pendant les vacances de Pâques, une jeune espérantiste anglaise nous rendra visite. Votre fils pourra certainement s'en occuper, lui montrer la Bervalie, notre cathédrale gothique, etc.".

Aïe ! Aïe ! Aïe ! J'acquiesçai, en disant qu'oui, je pourrai discuter avec la demoiselle anglaise, mais songeant : "Dans quelle langue ? Il existe donc de vrais espérantistes, même en Angleterre. Que le diable les emporte !" Le vendredi suivant, je rapportai la mauvaise nouvelle à Léa, et nous fûmes si perplexes que nous n'avons pas esperantis (4) avec le même plaisir. Je décidai de rendre visite à l'animateur du cours, dont on m'avait donné l'adresse à l'Université populaire. Je trouvai un vieux monsieur avec une étoile verte à demi cachée sous une barbe blanche.

- Jeune homme, je m'étonne que vous n'ayez jamais été présent au cours, alors que votre nom est dans ma liste.

Je prétextai une maladie et expliquai que je souhaitais maintenant intensifier l'étude, afin de pouvoir parler espéranto aussi couramment que mes camarades de cours en bonne santé.

Depuis son cadre accroché au mur, au-dessus d'un drapeau vert, un certain Dr L.L.Zamenhof (1859-1917) me regardait d'un air encourageant derrière son pince-nez.

Le vieil enseignant me donna quelques livres et quelques conseils, et je promis de revenir lui rendre visite. Mais, lorsqu'il déclara : "Jeune homme, l'espéranto est mon seul but dans la vie", je songeai à l'espéranto de Léa et j'éclatai de rire. Ne pouvant lui donner d'explication freudienne à cette impolitesse, je l'attribuai à ma récente maladie. Le vieillard secoua la tête, grommelant qu'il y avait déjà suffisamment de gens bizarres dans le mouvement, et L.L.Zamenhof (1859-1917) me lança depuis son cadre un regard de reproche.

Pendant quatre semaines, Léa et moi étudiâmes l'espéranto. Cela gênait assurément notre esperantado, mais que faire ? Nous introduisîmes dans nos galipettes une sévère discipline. J'arrosais rapidement les fleurs, et, lorsque j'approchais une main baladeuse de sa cuisse satinée ou d'un sein ferme et rond, Léa me repoussait doucement :

- Pas maintenant, chéri. Seulement quand tu m'auras récité la table des mots corrélatifs.

En serrant les dents, je parcourus les séries : partout, tout, toujours, de toutes les manières, tout en dévorant simultanément des yeux un mamelon rose réservé au bon élève.

Le vieil animateur du cours me déclara effectivement bon élève lorsque je retournai le voir. Il me proposa d'emprunter quelques livres de sa bibliothèque. Cependant, quand il vit parmi les quatre titres que j'avais choisis, le Sekretaj Sonetoj d'un certain P.Peneter, il changea un peu d'avis :

- Non, jeune homme. Je ne sais pas si j'ai le droit… si tu n'es pas trop jeune…

Cela piqua tellement ma curiosité que je ne rendis pas le livre et affirmai que j'étais suffisamment mature, etc. Tandis que le vieux réfléchissait s'il avait le droit, je le remerciai rapidement et sortis, sans prendre garde à L.L.Zamenhof (1859-1917) qui fermait les yeux derrière son pince-nez.

Léa et moi pouvions d'autant plus intensément améliorer notre étude, que pendant les fêtes de Pâques son mari était parti en voyage pour les trois jours d'un congrès d'enseignants de physique dans la capitale française. Je racontai à mes parents que mon groupe de scouts allait camper trois jours en forêt. Ils ne pouvaient imaginer que je camperais un étage plus bas, dans le lit de Ramsès.

Ha ! Ces trois jours ! Ha ! Ces deux nuits ! Léa remplissait mon estomac de steaks de cheval et de vin rouge, pour me redonner les forces qu'elle m'ôtait d'une autre façon. Pendant qu'elle cuisinait, je devais apprendre par cœur deux ou trois Sekretaj Sonetoj, que je lui récitais ensuite dans le lit. De cette façon, nous enrichissions réellement notre lexique diurne (et nocturne), et nous parvînmes à une parfaite harmonie entre espéranto et esperantado. Je me souviens bien, par exemple, de la récitation du 35e sonnet, pendant laquelle Léa, d'une voix rauque, les yeux chavirés par l'extase, scandait chaque avancée de mon esperantilo (5) : "Pilon - oui ! - et bambou - oui ! - et collage - ouiii !…" Ha ! Cher lecteur, charmante lectrice, je peux affirmer qu'en ma seizième année je devins un bon espérantiste, y compris selon le sens que le Fundamento attribue à ce mot.

Après le troisième jour, je pris mon sac à dos derrière la table de nuit et je retournai à la maison, c'est-à-dire que je montai un étage. En me voyant, ma mère s'écria que j'avais l'air épuisé, que j'avais des cernes noirs sous les yeux, que j'avais certainement mal mangé et mal dormi sous ma tente, que les chefs scouts, oui, étaient fous, que l'espérantiste anglaise était venue me rendre visite et reviendrait demain pour que je lui montre tout ce qu'il y avait à voir.

- Pourquoi tu ne te contentes pas de l'espéranto, au lieu de vagabonder dans la forêt comme un demi-sauvage ?

Le jour suivant, je déambulai dans la forêt proche de la ville avec ma nouvelle amie, l'espérantiste Daisy. Elle était jolie, rousse, une jeune fille aux yeux verts dont l'accent anglais à peine perceptible me ravissait. Je lui avais déjà montré la cathédrale gothique, la mairie, une partie du musée, le glacier Alasko, et maintenant nous étions tous deux assis sur un tapis de mousse, entourés des senteurs enivrantes du muguet. Tenant sa petite main, je faisais étalage de mes connaissances toutes fraîches en langue internationale, mais sa façon moqueuse de corriger mes quelques petites erreurs m'irritait, alors qu'ensuite, espiègle et souriante, elle me regardait de ses yeux fripons. J'essayais naturellement de ne pas choquer une si innocente jeune fille, je veillais au caractère chaste de mes paroles, mais lorsqu'elle me dit : "Ne parlons pas des langues anglaises, mais de la langue anglaise", tout en me tirant malicieusement sa langue rose, je lui demandai avec un peu d'insolence :

- Ma chère Daisy, est-ce qu'à ton cours puritain on t'a appris les Sekretaj Sonetoj de Peneter ?

Les perles cristallines de son rire firent soudain taire un merle au-dessus de nos têtes. Daisy approcha ses lèvres de mon oreille et chuchota :

- Sonnet 36 : "On le fait, mais on n'en parle pas". Est-ce que je continue ?

Je ne pus répondre, car tombant à la renverse sur la mousse, d'un geste elle pressa mon visage vers la partie de son corps où elle pouvait facilement maintenir ma tête entre les chaudes tenailles de ses cuisses. Le temps d'un éclair, je ne vis plus sous mon nez qu'une petite culotte verte. Le vert est la couleur de l'espoir, de l'espéranto… et aussi de l'esperantado, n'est-ce pas, charmante lectrice ?

 

Ndt. :

1. Esperanti : suffixe -i des verbes à l'infinitif, faire de l'espéranto.

2. Amori : faire l'amour.

3. Esperantado : la pratique de l'espéranto.

4. Esperantis : suffixe -is du passé.

5. Esperantilo : suffixe -ilo de l'outil, outil à faire de l'espéranto…

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