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19 juillet 2015 7 19 /07 /juillet /2015 21:37

J'allais titrer « Manuel de lynchage de Poutine (ou de dénigrement) », mais autant entrer rapidement dans le vif du sujet : évitez d'écrire un français désuet, utilisez des anglicismes, vrais ou faux, afin de maintenir le cerveau du public dans une ambiance atlantiste et anglophone, la ligne éditoriale de la majorité de nos médias.

(Et mettez beaucoup de Majuscules, ça fait très Américain et ça ne coûte pas plus cher.)

Tout d'abord, le principe général : la neutralité n'existe pas. Tout, absolument tout, doit être orienté pour plaire à votre rédac'chef, ses patrons et leurs annonceurs.
Oubliez vos cours de l'EFJ sur l'histoire et l'éthique du journalisme que de vieilles gloires vous ont assénés en rêvant au Pulitzer qu'ils ont failli avoir.
On vous y a certainement rapporté les propos de Beuve-Mery : « L’objectivité n’existe pas. L’honnêteté, oui ! ». Ou sa boutade sur le fait qu'il recevait, pour le même article, des lettres de lecteurs le félicitant pour son objectivité et d'autres critiquant son manque d'objectivité !
L'objectivité est une chimère, une valeur ringarde abandonnée de tous.

Le fait nouveau est que l'honnêteté n'est pas loin de prendre le même chemin !
En tout cas si vous espérez une carrière rapide, avec de belles perspectives de reconversion, abandonnez toute idée d'honnêteté au profit d'une notion plus moderne, quoique ancienne : l'opportunisme. Souple comme la recharge d'un stylo Bic, vous saurez corriger rapidement un article sur l'ordinateur, dans le sens voulu.
Surmonter sa tendance naturelle à l'honnêteté n'est pas facile, du moins au début, aussi allons-nous vous donner quelques trucs du métier et des exemples puisés à l'actualité de l'Ukraine, Poutine et la Russie.

Le but étant le « Poutine-bashing », laissez tomber les cours d'histoire sur l'URSS, l'Ukraine ou la Crimée, compliqués et fastidieux : attaquez ad hominem.
C'est plus simple et plus amusant.
Tout le monde a vu au moins une fois une photo de Poutine en train de faire du sport, notamment celle-ci, torse nu dans la taïga, fusil à la main (2007)
Ou en tenue de camouflage, muni d'un fusil qui fait plus tireur d'élite que chasseur - d'ailleurs reprise pour un jeu de tueur de zombies :
En judoka. En 2006 il s'entraîne au tir dans le nouveau QG du GRU.
En 2009 il nage dans de l'eau glacée, puis à cheval, en scooter, avec un tigre, à la chasse à la baleine (scientifique). Bref, la matière est vaste, mais comment l'utiliser au mieux ?
Ne tombez pas dans la banalité, comme Wikipedia qui prétend qu'il fait du sport parce qu'il aime le sport !
« Élève médiocre et bagarreur, Vladimir Poutine pratique dans sa jeunesse la lutte russe, le sambo et le judo dès l'âge de 11 ans (il est plusieurs fois champion de sambo de Leningrad ; en 1973, il s'est vu conférer le titre de maître des sports de sambo, en 1975, de judo). Il aime jouer au tennis, faire du ski alpin, de l'équitation et de la natation. »
Ce goût de la vérité peut être acceptable dans une encyclopédie, mais pas pour un journaliste !
Un stagiaire peu inspiré dira qu'il est sportif mais qu'il en joue comme tout politicien, en se mettant en scène, comme les footings des présidents américains entourés de leurs « Secret Service », ou notre Sarkozy avec son teeshirt du NYPD , ou F. Hollande en.. . scooter.
Mais on ne vous paie pas pour écrire que Poutine est un politicien comme les autres, c'est pas avec ça que vous vous ferez remarquer du boss. On vous paie pour le diaboliser et, inversement, souligner les nobles raisons qu'ont les autres présidents de se mettre en scène. Slate l'a bien compris : « Nicolas Sarkozy est un amoureux du sport. Outre son jogging quotidien, notre Président est également un cycliste émérite. Mais pas seulement. Supporter du PSG, il aime la compagnie des sportifs de haut niveau et ne perd pas une occasion de les encourager. »
Prenez-en de la graine, celui qui a rédigé cette accroche ira loin.
Les autres présidents veulent être proches du peuple (VGE en campagne électorale, pas en safari africain...), honorer des vedettes du sport de leur présence (Tony Blair, Schroeder), honorer la mémoire d'anciens combattants (George Bush) , courir par patriotisme, jouer avec une belle blonde (?) (Loukachenko), ou simplement aiment le sport (Evo Moralès). Tous ces président-sportifs dans leurs oeuvres, dans cet excellent diaporama
Alors comment faire du Poutine-bashing avec ce que tous les présidents pratiquent ? (Du moins ceux qui le peuvent...)
Sur le mode ironique : en faisant remarquer qu'être torse nu au milieu des moustiques et des épineux n'est pas la tenue la plus pratique pour la chasse ou l'équitation. Mais cette ironie bon enfant tendrait à le rendre sympathique, sur le mode « il s'est mis en vedette mais c'est tellement évident que c'est un clin d'oeil ».

Étudiez les pros :
« Vladimir Poutine est passé maître dans l’art de se mettre en scène. Année après année, été comme hiver, il ne recule devant rien pour se débarrasser de son étiquette d'apparatchik moscovite. Un sportif amoureux de la nature et des nouvelles technologies, voilà l'image que l'ancien espion du KGB veut donner... » (Slate)
(Attention : ne rappelez jamais que Bush père a dirigé la CIA)

Si Poutine fait du sport et se met en scène, c'est par par démagogie, prétention, nationalisme, mégalomanie ou militarisme. Il se croit un surhomme, il est inquiétant, voire dangereux.
Vous pouvez aussi faire preuve d'originalité : on pourrait le qualifier de voleur pour s'être emparé du « mens sana in corpore sano » de notre civilisation gréco-romaine !
Si vraiment vous tenez à rappeler qu'il est authentiquement sportif (ce zeste d'honnêteté vous perdra), faites-le avec une ironie bien sentie, comme ici :


« La campagne de Vladimir Poutine pour les prochaines élections présidentielles russes est assez simple puisque l’actuel Premier ministre excelle dans tous les domaines. Après avoir montré ses talents de joueur de badminton, il a fait du judo avant de conduire une Formule 1, de tuer un tigre, d’escalader une paroi rocheuse des Alpes et d’endosser le costume de dentiste. Hier, il a même montré ses incroyables talents de hockeyeur sur glace (…) Vladimir Poutine qui slalomait dans une défense qui n’osait pas défendre et face à un gardien qui priait pour ne pas arrêter le tir. » Ça c'est un pro, coco !

(Sa photo jouant au badminton ne doit pas être utilisée, trop pacifique. Si vous n'avez pas encore compris ça, je ne donne pas cher de votre avenir dans les médias. Au fait, le type qui l'a mise dans ce diaporama travaille-t-il encore à « 20 minutes » ? Étonnamment, on ne voit jamais cette photo...)

Prenez exemple auprès d'un autre de nos experts en Poutine-bashing, l'ex-journal de référence, Le Monde. : « pays dont le maître aime mettre en scène sa virilité et sa force. L'objectif : sacraliser le corps du roi et affirmer sa toute-puissance. »
Tapez fort, sans scrupules, les plus (ex)-grands s'y sont mis !

Dans cet esprit, je vous propose un petit exercice pour vous faire la main :
George Bush ou Clinton jouent au golf (même diaporama, photo 21 et 22). Imaginons que Poutine ait été photographié sur un green, quelle légende choisiriez-vous ?
Poutine se détend avant une rencontre sur les accords de Minsk2
Poutine joue au golf avec des oligarques.
­
Si vous hésitez, envisagez un changement de carrière.

Variez un peu en alternant sport et sexe. Vous pouvez rappeler ses problèmes conjugaux, mais en un temps où les stars se marient cinq ou six fois, où nos propres présidents ont des vies privées dignes de Hollywood, et maintenant que Poutine a officialisé sa séparation, c 'est du réchauffé pour stagiaires.
Cherchez un truc original, fût-il insignifiant, limite imaginaire, à la manière de l'Observateur : leur article sur « Poutine galant ».
Et quand vous tenez un angle d'attaque (car il s'agit bien d'attaquer, j'espère que vous l'avez compris), utilisez-le sans relâche. Soyez comme un chien qui ne veut pas lâcher son os : six mois après les faits, L'Obs mettait toujours ce papier anecdotique à la une de son site !
Bien sûr, sport ou sexe, on ne peut attaquer l'homme en permanence, même un journaliste moderne est obligé de mettre quelques infos de temps en temps ! C'est donc à la façon de les manipuler qu'on jugera de votre soumission.
Déjà, soignez les titres, car certains lecteurs pressés ne liront que ça... Et pour les titres, retenez un bon truc : la forme interrogative, élégante méthode qui permet de décliner suppositions, exagérations, ou mensonges éhontés (qui ne sont finalement que des hypothèses) : « Ukraine : la Russie amasse-t-elle du matériel militaire à la frontière ? » (L'Express)

« UKRAINE. Après Debaltseve, les séparatistes veulent-ils prendre Marioupol ? »
(L'Obs)
C'est une technique qui en outre laisse libre cours à votre imagination, par exemple : « Poutine mange-t-il des enfants au petit-déjeuner ? » (j'exagère volontairement pour être plus clair)
Bien sûr, l'interrogation n'est pas limitée au titre. Comme nous l'avons appris en philo (qui a dit que la philo en terminale ne servait à rien ?) il faut souvent finir par un questionnement plus vaste :
« Mais s'arrêteront-ils là ou continueront-ils de gagner du terrain vers le sud et le grand port de Marioupol ? »
« Poutine veut-il reconstituer l'URSS ? »

Soyez bref. Et ne gardez que les infos favorables à votre camp. Par exemple récemment, le Parisien et BFM-TV ont fait ça très bien en omettant les civils tués à Donetsk et dans les villages alentour (citez-les quand même de temps à autres pour faire objectif). Laissez tomber les 6000 victimes civiles estimées, ou les mines placées par les milices.
Pareil pour les violations des accords de Minsk-2 : si vous tenez à votre job, n'allez pas dire que tirs et bombardements sont autant le fait de l'armée ukrainienne que des rebelles, ou que la présence de mercenaires américains et les livraisons d'armes sont contraires à ces accords ! Ou que Kiev ne veut pas en appliquer le volet politique. Faites simple à la manière des vieux westerns : les bons et les méchants.

Pour cela, simple et rapide, il y a une méthode journalistique très utilisée : recopier les dépêches de l'AFP ou de Reuters – libre à vous de les citer comme dépêches, ou de les utiliser pour « rédiger » un papier. Vos patrons paient déjà un abonnement à l'année à ces agences, alors pour qu'ils vous engagent, il faut leur montrer que vous en voulez !

Autre truc du métier : une « erreur » de traduction peut rendre bien des services...

Comme traduire "tank" (citerne, réservoir) par "char"...
Ou encore « Il est préférable de ne pas débattre avec les femmes ». C'est ce qu'a assuré ce mercredi Vladimir Poutine en interview sur Europe 1 et TF1 mercredi soir, selon la traduction proposée par les chaînes. Le chef d'État russe réagissait aux propos d'Hillary Clinton comparant l'attitude de la Russie à celle de l'Allemagne des années 30. Quelques secondes plus tard, il a aussi estimé que « pour une femme, la faiblesse n'est pas tellement un défaut ».
L'AFP propose une traduction des mots du président russe plus nuancée. « Il vaut mieux ne pas se disputer avec les femmes », aurait-il déclare. Poursuivant : « Mais Mme Clinton n'a jamais été très élégante dans ses déclarations. » (Le Figaro)

Renseignements pris, une traduction fidèle, non littérale, serait qu'il ne faut pas contredire les femmes, une phrase courante en russe, un adage populaire ironique, devenu par la grâce des médias une affaire internationale !

On peut, mais ce n'est pas obligatoire, signaler ultérieurement cette "l'erreur" de traduction. Il convient alors de l'indiquer en toute discrétion, par un entrefilet en bas de page quatre. Il ne s'agit pas de vraies excuses, simplement de montrer combien vous êtes honnête.
Et là encore, lorsque vous tenez un truc, répétez-vous, renforcez l'effet par des commentaires de peoples, comme celui de l'ancienne compagne de François Hollande qui s'est dite sur Tweeter « heureuse de ne pas avoir à serrer la main de Poutine » !
Si vous voulez vraiment montrer votre dévotion à la cause atlantiste, écrivez de temps en temps Poutine à l'américaine, « Putin », comme si c'était plus fort que vous : on finira par vous remarquer, votre boss ou même des lobbys, des « think tanks » subventionnés par les USA, qui vous contacteront comme ils l'ont fait pour beaucoup d'autres journalistes...

Une panne d'inspiration ? Sortez les liens financiers de la Russie avec l'extrême-droite française (L'Obs)
Reposez-vous de temps en temps en faisant parler un invité pro-Kiev (L'Obs)
Puis en le réinvitant... (L'Obs)
Ou un autre écrivain (L'Obs)

Évitez les métaphores complexes, les raisonnements trop subtils, simplifiez, simplifiez, simplifiez. Un seul exemple : lorsque Poutine a dit « Celui qui ne regrette pas la fin de l’Union soviétique n’a pas de coeur. celui qui pense que l’on peut recréer l’Union soviétique n’a pas de tête. »
Vous devez résumer par une phrase choc : Poutine regrette l'Union soviétique ! De regretter à vouloir, il n'y a qu'un pas, que le lecteur franchira de lui-même, en se sentant flatté que vous lui ayez permis de faire preuve d'intelligence plutôt que de l'obliger à réfléchir sur une phrase subtile.

Un petit coup de fatigue ? Restez dans le flou : indiquez des bombardements sans vraiment dire qui tire sur qui (Le FIgaro)

­Vous pouvez aussi étudier ce qu'il ne faut pas faire :
de longs articles qui analysent en profondeur des problèmes complexes
Article de Stephen F.Cohen, traduit par le site Les crises
Des tribunes de personnalités contestant le dogme (le Monde diplomatique)
Ou un article par une invitée du Point (payant)

Abandonnez vos rêves de grand Reporter et de Pulitzer : les journaux sont subventionnés, ils survivent grâce aux pubs et ne peuvent presque plus investir dans de longues et coûteuses enquêtes sur le terrain.
L'Express et Courrier international ont bien fait un papier sur la vague de « suicides » et d'assassinats à Kiev, ainsi que le second une enquête auprès des réfugiés ukrainiens accueillis jusqu'au fin fond de la Russie, mais c'est l'exception. La télé ? Pareil.

Enfin, cerise sur le gâteau, il n'est pas interdit à un journaliste moderne d'avoir quelques notions de français. Vous pourrez ainsi doser la force des qualificatifs ou user à volonté d'ironie et d'euphémismes.
Par exemple, il n'y a pas de guerre civile en Ukraine : il y a une crise ukrainienne, une agression russe voire, selon Kiev, une guerre avec la Russie... (Kiev est souvent repris tel quel par l'AFP, avec des guillemets lorsqu'ils ont une crise de conscience).
La métaphore et l'outrance : comme le nouveau magazine Society de mai qui titre à la une « Comment faire plier Poutine ? Dans les secrets des négociations entre la France et la bête russe. » ! Ça c'est des vrais pros.
Plus c'est gros(sier), plus ça passe dans le journalisme2.0 !

Nota : pour plus de détails sur la bataille de l'information, très intéressant numéro de Courrier international (21-27/05 2015) : Le retour de la propagande.

Reprendre les exagérations des autres permet de se reposer tout en se donnant une image d'objectivité, d'autant plus que Kiev se montre très généreux en déclarations délirantes :

"Ukraine : plus de 9000 soldats russes déployés, selon Kiev" (Le Parisien)
"Poutine se bat contre vous, les Européens !" (L'express)
« Une vingtaine de chars russes et dix systèmes de missiles ont par ailleurs franchi la frontière pour pénétrer en Ukraine et se dirigeraient vers la ville de Novoazovsk, à l'est de Marioupol, selon l'armée ukrainienne citée par Reuters. » (L'Obs)
Donnez souvent la parole aux opposants ; d'une part ça vous évite la peine d'écrire un article, de l'autre ça va dans le sens du vent (L'Obs)

L'Otan, la Pologne, la Lituanie et les sénateurs néocons américains sont aussi une source inépuisable de divagations russophobes sur lesquelles vous pouvez broder : "L'Otan appelle la Russie à retirer ses troupes de la frontière ukrainienne et à ne pas intervenir sous couvert de maintien de la paix." (La Russie ne doit pas placer ses troupes sur son propre territoire !) (L'Obs).

""Fortes probabilités" d'une attaque russe en Baltique (Rasmussen)" (France-info)

En fait, plutôt que de faire une école de journalisme, vous auriez dû faire vos armes dans la pub, dont les techniques sont plus en phase avec le journalisme numérique. Mais bon, tout n'est pas perdu. Avec un peu d'application, vous devriez pouvoir oublier tout ce qu'on vous a appris sur la séparation des faits et de l'analyse, l'éthique, la vérification, le recoupement des sources, et tout ce fourbi d'un autre temps qui prend un temps fou et vous fera coiffer au poteau par vos concurrents : c'est le soir même qu'on attend votre papier, pas dans une semaine ! Laissez ces vielles lunes aux services secrets qui informent le gouvernement. Vous, vous informez le public, le formez, le déformez !
Par contre, montrez-vous capable de faire du Poutine-bashing à la demande, de pondre à la chaîne des titres-choc, bien dans la ligne et avec un calembour ou un jeu de mot en prime, et le poste de rédac'chef sera à votre portée !

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Published by Krokodilo
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